Peut-on avoir des idées sans les mots pour les dire ?

Introduction

La pensée est possible sans la parole car elle est toujours en avance sur les mots: c’est elle qui les invente. Cependant, la véritable pensée, la pensée réfléchie, ne se réalise que dans et par le langage.

 

 

Première partie

Les mots ne suffisent presque jamais pour dire ce que l’on pense.

 

Nous éprouvons souvent une difficulté à exprimer ce que nous sentons et pensons, parce que les mots nécessaires ne sont pas disponibles. Pourtant nous pensons quelque chose puisque nous essayons de le dire.

 

Il y a une pensée non parlée. L’existence d’une telle pensée semble attestée par l’observation intérieure. Il faut bien que quelque chose qui n’a pas encore été dit soit d’une quelconque façon présent à ma pensée. Autrement je ne pourrais pas essayer de la dire. «Ce n’est pas ce que je voulais dire.» Cette simple remarque montre bien qu’il y a des idées sans les mots pour les dire.

 

Il y a une existence virtuelle* de l’idée sans les mots. De cette existence virtuelle, nous avons le vif sentiment, lorsque nous cherchons péniblement les mots aptes à exprimer ce que nous pensons. Des idées précédent les mots. Ces idées sont sans doute confuses, mais ce sont elles qui, pour parvenir à la clarté, choisissent dans le vocabulaire disponible, les mots les plus aptes à les exprimer.

 

Nous n’exprimons pas tout ce à quoi nous pensons. C’est la pensée qui découvre les relations et invente les appellations. L’homme qui veut exprimer une idée qu’il n’a jamais exprimée ou entendu exprimer ne connait pas de formule linguistique adéquate, il doit en construire une. Ceci semble bien montrer que l’idée précède le mot et que, par conséquent, l’idée peut exister sans les mots pour la dire.

 

«Je crois que nous avons plus d’idées que de mots. Combien de choses senties, et qui ne sont pas nommées!» (Denis Diderot - Pensées détachées sur la peinture )

 

Certaines idées ne peuvent s’exprimer par des mots et nous butons sur la difficulté qu’il y a à les communiquer. Mais ces idées existent et nous pouvons penser quelque chose que nous ne savons pas dire.

 

 

 

Deuxième partie

On ne pense véritablement que dans les mots.

 

 

Nous n’avons pas d’idées indépendamment des mots qui les expriment. Seuls les mots donnent aux idées leur réalité. Sans les mots l’idée n’est pas pensée, elle est obscurité et confusion.

 

Le discours est le seul véhicule de la pensée. Une pensée réelle, achevée et déterminée, doit être une pensée consciente. Or, dés qu’un sujet qui pense a conscience de ses pensées, celles-ci sont posées par lui comme des objets de sa conscience (il est conscient de quelque chose). C’est à dire que le sujet qui pense donne à ses idées une forme objective. Cette forme objective c’est le mot. Avant le mot il n’y a pas de pensée.

 

La pensée n’existe qu’objectivée*. La pensée qu’on prétend informulable par le langage, l’indicible*, l’inexprimable, n’est en réalité qu’une pensée obscure, non achevée. Selon Hegel, il y a une double absurdité à vouloir penser sans le langage et à considérer le langage comme quelque chose qui gène la pensée. Selon Nietzsche, «nous cessons de penser quand nous voulons nous soustraire à la contrainte de la langue» (La volonté de puissance ).

 

Aucun jugement ne peut se constituer sans les mots. Les mots sont, selon une expression de Sir William Burt Hamilton, les «forteresses de la pensée». Et «il n’y a pas d’idées préétablies, rien n’est distinct avant l’apparition de la langue», nous affirme le père de la linguistique*, Ferdinand de Saussure.

 

«C’est dans les mots que nous pensons. (...) Vouloir penser sans les mots, c’est une tentative insensée.» (Georg Wilhem Friedrich Hegel - Philosophie de l’esprit )

 

Le langage n’est pas une limitation de la pensée car il n’y a pas de pensée sans langage. Il n’y a d’idée réelle que clarifiée par l’objectivité que lui donnent les mots qui l’expriment.

 

 

Conclusion

 

On a souvent dit que pour parler correctement une langue il faut penser dans cette langue. Or, le Français qui parle correctement l’anglais est capable d’associer une même idée à une formule française ou à une formule anglaise. Cela veut dire que l’idée considérée n’a aucun caractère français ou anglais. Elle n’est donc pas vraiment dans les mots, elle est distincte, indépendante des mots français ou anglais qui l’expriment. La pensée qui choisit entre les deux formules doit donc être autre chose que des mots puisqu’elle peut choisir entre deux langues, deux systèmes de mots. Elle connaît de façon distincte les idées à exprimer et les mots qui permettent de le faire. On ne pense donc pas dans une langue car, dans ce cas, on serait incapable d’en apprendre une autre. C’est le fait de ne parler qu’une langue qui crée l’illusion que l’on pense dans cette langue. Si la pensée n’est pas toute entière dans les mots il apparaît alors possible d’avoir des idées sans les mots pour les dire mais la pensée ne se réalise vraiment que lorsqu’elle trouve le mot.

 

«La pensée (...) ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie.» (Georg Wilhem Friedrich Hegel - Philosophie de l’esprit )

 

 

Notes et commentaires

 

Indicible

Que l’on ne peut pas dire.

 

Linguistique

Étude scientifique du langage humain.

 

Objectiver

Rendre semblable à un objet. Une pensée est objectivée lorsqu’elle est rendue séparable du sujet qui la pense, lorsqu’elle est mise en mots et peut être transmise.

 

Virtuel

Se dit de ce qui existe en puissance mais non en acte.

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