6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 14:13

La bioéthique s’enracine dans la morale médicale traditionnelle qui était avant tout une éthique du dévouement du médecin à l’ égard de son patient et dont le Serment d’ Hippocrate , depuis le Vème siècle avant J.-C., définit les grands principes : «Je ne me laisserai induire par la prière de qui que ce soit à administrer un poison ou à donner un conseil dans une circonstance semblable». «Quand j’ entrerai dans une maison, je n’y entrerai que pour le bien des malades, je m’abstiendrai de toute action injuste». Mais le caractère démiurgique des biotechnologies contenporaines suscite des interrogations nouvelles.


Le problème politique.

Le développement des transplantations d’organes suscite un questionnement éthique d’autant plus crucial qu’ il s’ impose au moment où notre monde semble avoir perdu tous les repères traditionnels qui fondaient la cohésion sociale. Par leur nature même, les avancées de la science conduisent à engager une réflexion qui concerne les médecins et chercheurs, mais aussi les philosophes, les juristes, les théologiens et l’ensemble des citoyens. Quels sont les éléments qui définissent l’ identité humaine ? Sont-ils inviolables et intangibles? Sur quels principes peut-on se fonder pour trancher la question de savoir s’ il est ou non légitime de donner ou de refuser de donner un organe ? Au nom de quoi peut-on décider qu’ il est ou non permis d’ accepter ou de refuser d’être greffé ? La réponse à de telles questions dépend bien évidemment de l’orientation philosophique choisie. En effet, si l’on considère que la pratique doit prendre le pas sur la réflexion théorique, on sera amené à dire que, puisqu’ une telle pratique permet de sauver des vies, il ne convient pas vraiment de se poser d’autre question. (C’est la conception qui prévaut dans la théorie dite du «consentement présumé» : si un individu n’ a pas fait savoir de façon claire et explicite qu’ il s’ opposait au don d’organe, que ce soit en tant que donneur ou en tant que receveur, on considère que les difficultés sont levées). Mais la vie a-t-elle une valeur inconditionnelle ? Doit-on sauver la vie à n’ importe quel prix même à celui d’un reniement de certaines «valeurs» ? Ne faut-il pas considérer que la réflexion sur les principes et les fins doit rester prépondérante même si celle-ci révèle des oppositions importantes entre les différentes cultures et les diverses sensibilités ? Un certain nombre de principes fondamentaux découle des valeurs affirmées dans la Déclaration universelle des droits de l’homme  de 1948 et trois, au moins, sont applicables au cas du don d’organe.

Le respect de la personne. La dignité de l’être humain réside dans son autonomie morale et sa liberté. Emmanuel Kant l’ a montré avant que la déclaration de 1948 ne l’ affirme. La dignité désigne la valeur absolue de l’homme en tant qu’il est libre et ne doit obéir à d’autre loi que celle qu’il se donne par la raison. De là découle la règle du consentement : il ne doit pas y avoir de don sans le consentement libre et éclairé des personnes qui y participent (donneur et receveur). C’est tout le sens de la Convention européenne de bioéthique  destinée selon son article 1 à «protéger l’être humain dans son identité et sa dignité» et à «garantir à toute personne le respect de son intégrité et de ses droits et libertés fondamentales à l’égard des applications de la biologie et de la médecine». De là découle aussi la protection des personnes «fragiles» c’est à dire de toutes celles qui sont susceptibles d’être «manipulées». Si la personne n’est pas en mesure de fournir son consentement, en tant qu’ «incapable juridique», les interventions qui pourront être pratiquées sur elle devront concourir uniquement à son bénéfice direct.

La bienfaisance. «Être bienfaisant quand on le peut est un devoir» signalait déjà Emmanuel Kant dans la première section des Fondements de la métaphysique des mœurs . Le principe de bienfaisance (dit aussi principe utilitariste) tel qu’il découle des valeurs affirmées dans la déclaration de1948 consiste à éviter de nuire et à faire le plus de bien possible. C’est ce que l’on appelle «minimiser le mal et maximiser le bien». D’où la règle de «la balance risques/bénéfices» qui consiste en l’appréciation prudente des avantages et des dangers de telle ou telle décision. C’est dans cette optique que les articles 5 à 9 de la Convention européenne de bioéthique  abordent le problème du consentement libre et éclairé du patient : le consentement d’une personne n’est pas requis dans les situations d’urgence, dès lors que l’intervention est indispensable à la protection de sa santé.

La justice et l’égalité. Les êtres humains sont égaux en dignité et en droits, ils doivent être traités de façon égale ou équitable. De là découle la règle qui interdit que soient exploitées les populations vulnérables. La loi prévoit que «chacun a droit au respect de son corps. Le corps humain est inviolable. Le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l’objet d’un droit patrimonial» (article 16-1 du texte présenté par le garde des sceaux en juin 1994). La dignité d’un être renvoie ainsi à son caractère irremplaçable, ce pourquoi Emmanuel Kant oppose ce qui possède une dignité à ce qui a seulement un «prix» et peut donc être échangé ou vendu (Fondements de la métaphysique des mœurs , deuxième section). Le corps humain a une dignité, il ne peut être vendu, le don doit donc être anonyme et gratuit. La répartition des organes doit s’effectuer en fonction de critères strictement médicaux et aucun organe ne peut être source de profit. «L’ intérêt et le bien de l’ être humain doivent prévaloir sur le seul intérêt de la société et de la science» (article 2 de la Convention européenne de bioéthique ).

Il s’agit, finalement, d’éviter deux écueils pouvant porter atteinte à l’ intégrité de l’être humain : la soumission du vivant humain à la loi du marché (d’où le principe de la gratuité du don et le refus de la vente d’organes) et l’  excès d’ un pouvoir qui légiférerait au mépris des droits de l’homme.

La question philosophique.

La question philosophique essentielle posée par la possibilité de la  transplantation est celle du rapport de l’homme à son corps. Tout se passe comme si le sentiment du sacré subsistait sans que, pour autant, la spiritualité ou la sagesse qui devraient lui correspondre nous soient données. Le mélange d’ inquiétude et de fascination suscité par les possibilités qu’ offre la chirurgie  aujourd’ hui rejoint le thème théologique de la profanation. Ai-je le droit de modifier l’ordre de la nature ? Si le corps de l’homme est sacré, puis-je à loisir prélever un organe ici pour le transplanter là-bas ? Le fait que ces pouvoirs soient à l’entière disposition de l’homme constitue en lui-même un problème majeur. Non seulement il se trouve juge et partie, mais encore il ne maîtrise pas les effets possibles de ses interventions sur sa propre «nature». La chirurgie contemporaine remet au goût du jour le mythe de Frankenstein : l’ homme-apprenti-sorcier peut faire du vivant avec du cadavre et tout droit à l’erreur lui est interdit. De là une interrogation à laquelle nul ne devrait rester insensible: par qui, selon quelles procédures et au nom de quels critères des limites pourront-elles être imposées à l’ inévitable déploiement de demandes individuelles ? La greffe qui, aujourd’hui, est le résultat d’un don désintéressé et purement altruiste pourra-telle éviter d’être, à terme, considérée comme un droit ?

Pour toute une tradition, il y a une indépendance totale de l’esprit à l’égard du corps. La tradition vient de Platon et a perduré quoiqu’elle fût contestée dès Aristote. L’ âme est le lieu des idées un esprit qui n’est jamais affecté par ce qui vient du corps. Pour cette conception dualiste , le corps n’est que matière inerte. Pure «mécanique biologique» il est une extériorité qui ne me concerne pas plus que n’ importe quel autre véhicule. Dans une telle perspective, soit je le méprise et le considère comme un obstacle dont la mort me délivre (le corps est le tombeau de l’ âme), soit je l’entretiens au même titre que je prends soin de ma voiture. Il est bien évident que pour une telle pensée, le problème éthique du don d’organe ne se pose pas. De la même façon que je me sens autorisé à prélever sur une épave d’ automobile la pièce qui permettra à mon véhicule de continuer à fonctionner, je considère qu’ il est légitime de prendre sur la dépouille d’ autrui l’ organe qui permettra à mon corps de persévérer dans son être. Mais il semble bien difficile de considérer que le corps est opposable au «je» comme réalité distincte. Comme le faisait déjà remarquer Aristote, je ne suis pas dans mon corps comme un pilote dans son navire. Le pilote ne sent pas en lui la violence des vagues qui heurtent la coque. Il ne sent pas la force du vent qui met le gréement à rude épreuve. Il peut changer de navire alors que «je» ne peux pas changer de corps. Il faut distinguer le «corps objet» et le «corps propre».«Mon corps» ne se dit pas dans le même sens que «mon navire».Ce qui advient au corps affecte directement le sujet de l’intérieur, au lieu d’être simplement perçu comme un événement extérieur. Le sujet et le corps ne sont pas seulement associés, ils sont confondus et mêlés. C’est ce que disait déjà Descartes: «La nature m’enseigne par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire, mais (...) que je compose comme un seul tout avec lui.» ( Méditations métaphysiques  - 6ème méditation). Je n’ ai pas seulement un corps, je le suis aussi. Dans cette perspective, la greffe ne concerne pas que mon corps, elle «me» concerne et accepter que quelque chose de moi soit ôté et remplacé par quelque chose d’ un autre ne pose pas seulement le problème biologique et médical du rejet, cela pose le problème psychologique (et peut-être même métaphysique) de l’ acceptation d’ une altérité en moi. Serai-je toujours moi, le même, avec en moi quelque chose qui n’ est pas moi ? Si je ne vis que grâce à l’ autre, est-ce encore moi qui vit ou est-ce toujours l’ autre?  Si je ne vis que parce que l’ autre m’ a  donné la vie en me donnant une partie de son corps, n’est-ce pas sa vie qui est en moi ? Comment rendre par un contre-don ce don de vie qui m’ a été fait ? Comment effacer la dette ? Comment remercier ?

Parce que c’est le corps d’ un homme, d’ une personne libre et autonome, le corps humain est sacré. C’est un temple où soufflait l’ esprit. Ai-je le droit de détruire le temple sous prétexte que je pense que l’esprit l’ a quitté ? C’est la question que l’ on peut se poser devant la dépouille mortelle de celui qui fut. C’est la question qui se pose quand il s’ agit d’envisager le prélèvement d’ un organe parce qu’une telle action apparaît toujours, peu ou prou, comme une profanation (c’est d’ailleurs ce qui rend absolument indispensable le consentement explicite du donneur). Mais, en même temps, le don de soi pour que vive l’ autre apparaît comme l’ action bonne par excellence parce que totalement désintéressée (le christ n’a-t-il pas donné son corps ?). Alors comment trancher ? En suivant la leçon kantienne : «Agis toujours de telle sorte que tu puisses vouloir que la maxime de ton action devienne une loi universelle de la nature». Puis-je vouloir que la loi universelle de la nature soit telle que la vie prime sur la mort? Oui, je le peux, donc je le dois.

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Published by bernardducret - dans Sciences humaines
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