Peut-on concevoir une fin des temps ?

Introduction

La conception d’une fin des temps est possible et permet de donner un sens à l’histoire et donc un sens à notre vie. Cependant, rien dans l’histoire ne permet de concevoir raisonnablement qu’elle poursuive une fin plutôt qu’une autre ou pas du tout.

 

 

Première partie

L’idée d’une fin des temps donne un sens à la vie.

 

Concevoir une fin des temps permet à l’homme de donner un sens  à son existence. Cette conception répond à un besoin d’intelligibilité, d’espérance et de liberté. Elle autorise l’homme à prendre en main sa destinée.

 

L’eschatologie permet de comprendre. En fonction de la fin vers laquelle tend l’humanité, il est possible d’expliquer la confusion apparente de l’histoire. Que la fin des temps soit le jugement dernier d’un Dieu créateur (saint Augustin), le triomphe de la Raison universelle (Georg Friedrich Hegel) ou «la réconciliation de l’homme avec l’homme» (Karl Marx), dans tous les cas, elle permet de donner un sens et une cohérence aux péripéties apparemment chaotiques de l’histoire.

 

L’eschatologie permet d’espérer. Si l’on conçoit que l’histoire des hommes poursuit un but, celui-ci ne peut-être que la libération totale de l’humanité. Ainsi l’homme échappe-t-il au caractère désespérant et tragique d’une vie absurde régie par le seul hasard. Les souffrances humaines ne sont plus gratuites si elles concourent à construire un monde meilleur, ici ou au-delà.

 

L’eschatologie est libératrice. En affirmant que son histoire a un sens et qu’elle poursuit un projet, l’homme s’arrache à l’aliénation d’un destin contre lequel il ne pourrait rien. Il peut étudier son histoire pour en dégager des lois, en tirer des enseignements qui lui permettront d’agir et de contrôler le futur.

 

«Nous devons chercher dans l’histoire une fin universelle, la fin ultime du monde.» (Georg Friedrich Hegel - La raison dans l’histoire )

 

Dire que l’humanité poursuit un but et que l’histoire est celle de ses progrès me permet de donner un sens à mon engagement dans le monde. Je peux donc tout à fait concevoir pour cela une «fin des temps».

 

 

Deuxième partie

L’idée d’une fin des temps n’est qu’une conjecture.

 

L’idée d’une fin des temps est séduisante mais elle est dangereuse. En posant une fin suprême, on ne tolère plus les fins qui paraissent s’écarter de la seule fin valable qu’on cherche à réaliser et on risque le fanatisme.

 

Le spectacle de l’histoire est désolant. C’est celui de la folie des hommes poursuivant leur intérêt propre. L’absurdité de l’histoire saute aux yeux et la tentation du désespoir est grande. La masse des événements, des guerres, des bouleversements apparaît comme un pur désordre. C’est pourquoi les philosophies de l’Histoire ont toujours cherché àtrouver un sens pour ne pas désespérer de l’humanité. Mais présumer que l’histoire a un sens est dangereux.

 

L’affirmation d’une fin des temps conduit au totalitarisme intellectuel. Poser que l’histoire a un sens et que ce sens est connu amène à ériger ce sens en dogme. A ce moment là toute réflexion critique est interdite et l’on débouche sur la «Sainte Inquisition Catholique» réprimant l’hérésie au XIVe siècle, ou sur le stalinisme du «petit père des peuples» instituant les «camps de travail» pour apprendre aux opposants politiques le «vrai» sens de l’histoire.

 

En posant une fin des temps, on risque d’excuser le mal. Au nom du sens de l’histoire on peut commettre ou excuser les crimes les plus graves en prétendant qu’ils sont historiquement inévitables ou que «les voies de Dieu sont impénétrables». Ceci peut alors amener une dévalorisation de la personne qui se voit sacrifiée à la nécessité de l’Histoire parce que «la fin justifie les moyens».

 

«Beaucoup de faits historiques importants ne sauraient être expliqués que par des circonstances accidentelles et beaucoup d’autres restent inexpliqués.» (Alexis de Tocqueville - Souvenirs )

 

Nous ignorons la «fin de l’histoire» et il ne suffit pas de décider de lui en donner une pour que la réalité quotidienne devienne magiquement claire. Elle risque, au contraire de devenir tragiquement sombre.

 

 

Conclusion

Les enfants auxquels on raconte une histoire, avant qu’ils ne s’endorment, veulent toujours en connaître la fin. Et sans doute la plupart des hommes aimeraient-ils aussi connaître la fin de l’Histoire. L’eschatologie peut éclairer l’histoire, vécue comme une aventure métaphysique, mais elle peut aussi la détruire. En effet, elle nous transporte d’emblée au jugement dernier, en un point précisément où il n’y a plus ni temps, ni devenir, ni réalité historique quelle qu’elle soit. Pour qu’une philosophie de l’histoire puisse donner le sens définitif et certain du devenir historique, il faudrait qu’on ait atteint la fin des temps, un stade post-historique où l’histoire serait arrêtée. Mais si l’on peut toujours mettre en question le sens découvert par une philosophie, il faut néanmoins reconnaître que nous ne pouvons pas éluder la question. Il faut bien qu’il y ait un sens de l’histoire pour que l’engagement des hommes dans l’action en ait un.

 

«Vouloir que l’histoire ait un sens, c’est inviter l’homme à maîtriser sa nature et à rendre conforme à la raison l’ordre de la vie en commun. Prétendre connaître à l’avance le sens ultime et les voies du salut, c’est substituer des mythologies (...) au progrès du savoir.» (Raymond Aron - Dimensions de la conscience historique )

 

 

Notes et commentaires

 

Absurde

Qui n’a pas de sens, c’est à dire ni signification, ni direction.

 

Conjecture

Du latin conjectura  de conjicere  ; «combiner dans l’esprit», simple supposition invérifiable.

 

Eschatologie

Du grec eschatos ; «dernier» et logos ; «étude». Théorie envisageant les fins dernières de l’humanité.

 

Fin

Le terme mais aussi le but.

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