Peut-on être à la fois ignorant et sage ?

Le sage n’a pas besoin d’être un spécialiste des disciplines que l’on enseigne dans les facultés ou dans les écoles. Mais il ne pas être véritablement ignorant car la sagesse est une vertu de l’intelligence.

 

 

Première partie

On peut être sage et ignorer les sciences.

 

La sagesse se manifeste dans la solution de problèmes pratiques. Or, bien souvent, le savoir de type scientifique rend inapte à juger dans le domaine du quotidien.

 

Le mathématicien n’a pas le sens du réel. Imaginons qu’un jeune homme hésite à se marier. Il va consulter un grand mathématicien. Il lui expose la situation dans le plus petit détail et lui demande: «Dois-je me marier?» Il est fort probable que le mathématicien refusera de répondre à la question. Et si le mathématicien répond, sa réponse sera suggérée par son bon sens et non par les mathématiques.

 

Le physicien et le chimiste mesurent et pèsent. Les sciences de la nature mettent en rapport avec le réel mais ne donnent que des résultats quantitatifs. Or, dans le domaine de l’humain, les données quantitatives ne suffisent pas. L’essentiel est de l’ordre de la qualité. De plus, physique, chimie, ou biologie entraînent des habitudes d’esprit qui ne préparent pas à résoudre les problèmes que l’on pose au sage. On ne peut juger sagement que par une sorte d’expérience vécue qui n’a aucun rapport avec l’expérience de laboratoire.

 

Les sciences humaines font de l’homme un objet scientifique. Les sciences humaines tendent à s’aligner sur les sciences physiques et recourent, elles aussi, à l’instrument mathématique. Dans cette mesure elles se rendent moins aptes à comprendre l’homme du quotidien. Elles ne développent pas les dons qui font le sage.

 

«Le plus sage homme qui fut jamais, quand on lui demanda ce qu’il savait, répondit qu’il savait qu’il ne savait rien.» (Michel Eyquem de Montaigne - Essais  )

 

Le savoir scientifique entraîne des habitudes de pensée. Cette tournure d’esprit ne prépare pas à la solution des problèmes humains pour lesquels on consulte le sage.

 

 

Deuxiéme partie

Le sage ne peut pas ignorer l’homme.

 

 

Le sage est un homme qui pense et qui réfléchit. Il écoute, observe, devine ce qui ne se dit pas. Aussi connaît-il l’homme bien mieux que certains prétendus savants.

 

«Connais-toi toi-même!» Tel est le conseil de sagesse que donnait le temple de Delphes*. Le sage connaît l’homme parce qu’il se connaît lui-même. Il aime l’ordre de la pensée. Il sait diriger le jeu intérieur de ses facultés. Le sage donne son avis avec cette forme supérieure du bon sens qu’est le jugement.

 

La sagesse est une forme de savoir. Si le sage n’a pas de culture scolaire, il peut n’être pas capable de correctement formuler son savoir. Dans un examen, il peut être inférieur à un candidat qui répète ce qu’il a appris dans les livres. Il est ignorant en ce sens qu’il n’a pas le savoir que l’écolier enregistre. Mais son savoir faire et l’enseignement qu’il a tiré de son expérience empêchent qu’on le dise ignorant.

 

La sagesse est maîtrise de la raison. C’est la maîtrise de soi qui caractérise le sage. Or, celui qui se domine et se plie aux exigences de la raison ne saurait être ignorant des mécanismes de la machine humaine. C’est précisément parce qu’il connaît ces mécanismes que le sage sait si bien se faire obéir. Il est de bon conseil parce qu’il sait ce qui est bon, ce qui est beau, ce qui est bien.

 

«Le mal le plus contraire à la sagesse c’est exactement la sottise.(...) Les vertus du sage sont toutes des précautions contre l’erreur.» (Emile Chartier dit Alain - 81 chapitres sur l’esprit et les passions  )

 

Le sage n’est pas un pur intellectuel. Ce qu’il juge bon, il le vit. Ce n’est pas un érudit mais la sagesse implique toujours une profonde connaissance de l’homme.

 

 

Conclusion

 

Le sage peut ignorer ce que l’on enseigne dans les écoles et ce qui est demandé aux candidats des concours. Son savoir est d’une autre nature. Il est intégré dans la pratique et dans la vie. Il fait partie de son être. Au contraire le savoir qui n’est qu’un acquis superficiel ne transforme pas celui qui le possède. On ne saurait donc en attendre qu’il rende sage. Bien au contraire, il peut provoquer un comportement pédant qui est à l’opposé de la sagesse. Il ne faut pas pour autant mésestimer le savoir qu’on enseigne dans les écoles: un sage peut combiner les qualités de l’intellectuel de haut niveau avec celles qui font la sagesse. Si le savoir scolaire n’est pas nécessairement la condition de possibilité de la sagesse, il n’est pas non plus nécessairement un obstacle. Un savant peut être sage. Pour acquérir son savoir il lui a d’ailleurs fallu pratiquer certaines des vertus du sage. Cependant cette sagesse ne résulte pas du savoir, elle l’accompagne.

 

«L’ignorance qui se sait (...) ce n’est pas une entière ignorance: pour l’être il faut qu’elle s’ignore soi-même.» (Michel Eyquem de Montaigne - Essais  )

 

«Tous les exercices scolaires sont de sagesse; il y a autant de péril à les prendre trop à cœur qu’à les mépriser.» (Emile Chartier dit Alain - 81 chapitres sur l’esprit et les passions  )

 

Notes et commentaires

 

Delphes

Le plus grand centre religieux de la Grèce antique où se trouvaient temples et sanctuaires consacrés à Apollon (Dieu de la lumière, des arts et de la divination) et à Athèna (Déesse de la pensée et de la sagesse).

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