Peut-on croire en la réincarnation ?

Introduction. Si l’âme est éternelle et le corps périssable, elle peut «animer» plusieurs corps successifs avant de rejoindre le monde intelligible. Pourtant aucune âme n’existe indépendamment d’un corps particulier et la mort du corps semble bien toujours être la fin de l’âme.

 

Première partie

 

Il est permis de croire qu’une âme puisse avoir plusieurs existences. En effet, l’hypothèse de la réincarnation permet de donner un sens à des phénomènes qui, sans elle, n’en ont pas. Toute hypothèse source d’intelligibilité est légitime. On peut donc croire en la réincarnation.

 

Le phénomène du «déjà vu». L’hypothèse de la réincarnation permet de comprendre qu’il soit possible à un homme d’être certain d’avoir déjà vu un lieu où il ne s’était jamais rendu auparavant.. En effet, si l’âme a déjà animé d’autres corps, elle peut se souvenir d’images enregistrées lors de vies antérieures. L’impression de «déjà vu» perd alors son mystère. «L’âme de l’homme est immortelle, et tantôt elle aboutit à un terme (c’est ce qu’on appelle mourir) tantôt recommence à naître, mais jamais elle n’est anéantie.» (Platon - Phédon )

 

La réminiscence. Dans le Ménon  de Platon, l’interlocuteur de Socrate fait remarquer que, logiquement, on ne devrait pas pouvoir chercher ce qu’on ne connait pas «parce qu’on ne sait même pas ce qu’on doit chercher». Si donc, on peut rechercher ce qu’on ignore, lui répond Socrate, c’est que toute ignorance n’est en fait qu’un oubli de ce que l’âme a contemplé avant de s’incarner.

 

Le problème du mal. La réincarnation offre une solution moralement plus satisfaisante que la culpabilité héréditaire. En effet, pour expliquer que les dieux laissent souffrir les innocents, il faut bien que ceux-ci soient coupables sinon les dieux seraient injustes. Si l’âme a plusieurs existences, il devient normal qu’elle expie, dans son existence présente, les fautes commises dans des existences antérieures.

 

L’idée d’une transmigration des âmes d’un corps à l’autre permet de proposer une solution satisfaisante à des questions qui, sans elle, demeurent sans réponse. La croyance en la réincarnation est donc possible.

 

 

Deuxième partie

 

L’idée de réincarnation heurte le «bon sens».Mon âme et mon corps forment un tout, et ce tout, c’est moi. Si ce moi doit survivre après la mort, il ne peut pas entrer dans la composition d’une autre individualité. La réincarnation est un non-sens.

 

La dualité âme-corps. Pour pouvoir croire en la réincarnation, il faut penser que l’âme puisse avoir une existence indépendante de celle du corps. Or, ceci fait difficulté car tout nous porte à croire que l’âme et le corps sont indissolublement liés. En effet, je suis mon corps au même titre que je suis mon âme. Le sujet pensant ne peut pas s’abstraire de son corps.

 

La croyance en la réincarnation nie l’individualité. Tout sujet se considère, à bon droit, comme unique. Or, pour accepter l’idée d’une réincarnation, il faut renoncer à l’idée d’une âme individuelle. L’âme n’est plus, alors, qu’un principe vital susceptible d’animer un corps, que ce soit celui d’un homme ou celui d’un animal.

 

La croyance en la réincarnation gâche la vie. Pour Lucrèce comme pour Epicure, croire en la survie de l’âme, c’est importer dans la vie même un motif d’inquiétude en se condamnant à une incessante préoccupation de son destin posthume. C’est une croyance imaginaire qui gâche l’existence. «L’esprit et l’âme naissent et meurent avec le corps. (...) Si l’onde s’échappe de toutes parts d’un vase mis en pièces, si les nuages et la fumée se dissipent dans les airs, crois que l’âme, séparée des membres s’évapore de même, que sa substance périt encore plus promptement.» (Lucrèce - De la Nature )

 

La croyance en la réincarnation pose plus de problèmes qu’elle ne résout de questions. Plutôt qu’imaginer que «moi» puisse devenir «un autre», il vaut sans doute mieux considérer que l’âme est mortelle.

 

 

 

Conclusion. La doctrine de la métempsychose, selon laquelle une même âme peut résider dans plusieurs corps, a été introduite en Occident par Pythagore (au VIe siècle avant J.-C.). Mais ce n’est pas qu’une conception archaïque: en 1769, Charles Bonnet écrit, dans sa Palingénésie philosophique , que chaque individu porte en lui des «germes de restitution» indestructibles, qui lui permettent de renaître après sa mort apparente, et de mener une existence nouvelle adaptée à un nouvel état du monde. Aujourd’hui encore, la réincarnation fait partie intégrante du système religieux de l’Inde et de ses dérivés. Pour les hindous (et ils sont environ un milliard dans le monde), un mouvement perpétuel entraîne inexorablement l’homme à renaître et la transmigration ne cesse que lorsque l’âme a réussi à se fondre dans le «grand Tout». Il est donc effectivement possible de «croire» en la réincarnation, mais ce ne peut être qu’une croyance et non une science. «C’est parce que la transition, l’intervalle des deux vies nous échappe, que la palingénésie n’est point un fait de science, mais une croyance dont les motifs se tirent de l’ordre moral.» (Charles Renouvier - Essais de critique générale )

 

 

Notes et commentaires

 

Métempsychose

(ou métempsycose). Synonyme de transmigration. Passage de l’âme d’un corps dans un autre.

 

Monde intelligible

Monde des idées accessible seulement à l’intelligence (à l’esprit, à l’âme).

 

Palingénésie

Du grec palin , «de nouveau» et génésis , «génération». Retour à la vie.

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