Mesure-t-on la valeur d’une civilisation à son développement technique?

 

Introduction

Plus l’homme est évolué, plus sa technique est avancée. Le développement technique est donc preuve de la valeur d’une civilisation. Cependant l’art, la recherche, la réflexion philosophique semblent être des valeurs plus élevées que la maîtrise technique de la nature.

 

 

Première partie

La technique est le propre de l’homme

 

Lorsque l’on jette un coup d’œil sur l’histoire de l’humanité, on constate que le développement technique est une valeur des civilisations. La domination de l’homme sur la nature s’accroît considérablement grâce au moyen technique.

 

La civilisation c’est l’homme et l’homme c’est la technique. A la suite d’Aristote, de nombreux penseurs ont souligné la dépendance étroite et réciproque entre l’intelligence de l’homme et la fabrication d’outils. Aujourd’hui l’anthropologie* scientifique considère avec André Leroi-Gourhan (cf. Le geste et la parole ) que l’aptitude à l’activité technique est un critère essentiel d’humanité.

 

La technique c’est la mise en œuvre méthodique du savoir. Grâce à elle l’homme peut se rendre, selon l’expression de Descartes, «maître et possesseur de la nature» (Discours de la méthode - VI° partie). Elle est ainsi un moyen au service d’une fin: le bonheur de l’homme. Or, tout ce qui contribue au bonheur de l’homme doit être considéré comme indice de la valeur d’une civilisation.

 

La technique c’est le progrès et la libération. Les penseurs du XVIII° siècle ont montré qu’un pays civilisé c’est un pays techniquement développé. En effet, le terme de civilisation contient l’idée de développement. Seul le développement de la technique permet la suppression de l’esclavage et de l’exploitation de l’homme par l’homme. Le critère technique est donc bien mesure de valeur et c’est pourquoi on oppose encore de nos jours les pays développés aux pays sous-développés ou en voie de développement.

 

«C’est seulement lorsqu’ on leur a découvert des outils que les Australopithèques* et les Pithécanthropes* sont devenus des hommes aux yeux de la science. André Leroi-Gourhan , Le fil du temps

 

Il est incontestable que le développement de la technique a libéré l’homme de la nécessité de seulement satisfaire ses besoins vitaux élémentaires. Dans cette mesure il est un gage de la valeur d’une civilisation.

 

 

 

Deuxième partie

Ce qui fait la valeur d’une civilisation, c’est la manière dont elle utilise sa technique

 

Le terme de civilisation désigne l’ensemble de l’organisation d’une société donnée dans ses dimensions matérielles et spirituelles. La technique n’est que matérielle. Elle ne peut donc pas témoigner de la valeur de l’ensemble.

 

La civilisation n’est pas réductible à la technique. Rousseau disait déjà que la civilisation, au sens d’éloignement de l’état de nature, ne se confond pas avec le progrès. Ensembles cohérents de règles, de savoirs et de croyances, les civilisations ne peuvent pas être hiérarchisées dans une échelle de progrès. Les Grecs n’avaient qu’une médiocre estime pour la technique. Les Hébreux ne nous ont rien légué d’original en matière technique. Pourtant ces deux peuples nous ont transmis une vision du monde toujours féconde.

 

Le progrès technique est un moyen non une fin. Ce qui est une valeur, c’est la libération et non le développement technique qui peut la rendre possible mais qui peut aussi l’interdire. La civilisation occidentale, loin de représenter à elle seule un «progrès» universel et indiscutable, n’a t’elle pas produit, notamment pendant la seconde guerre mondiale, les actes de barbarie les plus graves ?

 

La valeur d’une civilisation  c’est son niveau de pensée. Aujourd’hui, la maîtrise de notre avenir passe sans doute moins par l’invention de machines de plus en plus complexes que par le développement  d’une réflexion de plus en plus vigilante au sujet de la technique.

 

«Est-t-il possible de rien imaginer de si ridicule que cette misérable et chétive créature,

qui n’est pas seulement maîtresse de soi, se dise maîtresse de l’univers.» Montaigne, Essais, II, XII

 

La recherche du progrès à tout prix est un idéal trop récent pour nous faire oublier que nombre de civilisations (et non des moindres) ne réduisaient pas la valeur de leurs civilisations au développement de sa technique.

 

 

Conclusion

La notion de valeur implique celle de norme idéale. D’où une série de questions fondamentales. Peut-on classer les civilisations entre elles? Quels sont les critères d’un tel classement? Le critère essentiel est-il celui de la technique? Peut-on affirmer que le développement de la technique constitue non seulement une  valeur mais la  valeur de référence? Oui, si la technique est libératrice. Non, si elle est source d’asservissement. Ceci amène à dire que plus une civilisation est développée du point de vue technique, plus grande est sa responsabilité dans l’utilisation de celle-ci. Sa valeur est donc plus grande quand elle met le développement de sa technique au service du développement de la libération de l’homme. La valeur d’une civilisation ne peut se réduire au développement de sa technique, mais une civilisation sera jugée sur l’usage qu’elle aura fait du développement de sa technique. En réalité, c’est moins la technique que l’usage que l’homme en fait qui pose problème.

 

«La domination de la nature n’est pas la seule condition du bonheur, pas plus qu’elle n’est le but unique de l’œuvre civilisatrice.»  Sigmund Freud , Malaise dans la civilisation

 

Notes et commentaires

 

Anthropologie

Étude de l’homme.

 

Australopithèque

Une des premières figures de l’homme, en Afrique australe, il y a trois millions d’années.

 

Pithécanthrope

Une autre des premières figures de l’homme il y a 1,9 millions d’années à Java.

 

Technique

Le grec techné, dont ce terme est issu désigne l’ensemble des moyens destinés à transformer la nature. Ces moyens sont les outils, instruments, machines, capitaux, procédés intellectuels etc... et les hommes eux-mêmes qui poursuivent cette fin.

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