Le dialogue exclut-il toute violence ?

Introduction

Engager le dialogue, c’est affirmer que la raison peut triompher du chaos et de la violence. Toutefois l’art du dialogue est souvent art de tromper et façon insidieuse de dominer l’autre sans en avoir l’air.

 

 

Première partie

Dialoguer, c’est renoncer à la violence.

 

Le dialogue est le propre de l’homme raisonnable. Seul un tel homme est capable, non seulement de communiquer avec autrui, mais encore d’échanger des idées avec lui, de questionner, de répondre.

 

Le dialogue correspond à une exigence philosophique essentielle.Le dialogue institue entre les hommes un rapport fondé sur la raison et non sur la violence. Le discours rationnel a ses lois, communes à tous, qui sont préférables à la loi du plus fort. Affirmer la nécessité du dialogue, c’est dire que la vérité est toujours l’objet d’une recherche commune et rationnelle, et jamais une révélation susceptible de s’imposer par la force.

 

Le dialogue est échange d’idées, jamais échange de coups.Dialoguer, c’est moins communiquer à autrui des idées toutes faites, que s’efforcer de les recréer en les formulant devant lui et en s’exposant à la critique. Dialoguer, c’est éprouver la solidité de ses arguments, c’est accepter la critique, c’est accepter de répondre avec des mots et jamais avec des armes lourdes.

 

Le dialogue est lutte objective contre la violence.L’usage courant du mot a déprécié sa portée, jusqu’à lui faire dire seulement un artifice de négociation en vue de prévenir ou d’atténuer un conflit. En fait, le dialogue est l’examen en commun et complet de la réponse à une question (soit recherchée, soit posée comme une thèse) et c’est pour cela qu’il exclut nécessairement toute violence.

 

«Les hommes qui sont déjà d’accord sur l’essentiel  (...) acceptent le dialogue, parce qu’ils ont déjà exclu la violence.» (Eric Weil - La logique de la philosophie )

 

Contre la violence, il y a l’exigence humaine d’une communauté d’êtres rationnels capables de dialoguer. Ce sont les exigences propres au dialogue qui doivent triompher des préjugés et de la mauvaise foi.

 

 

Deuxième partie

On peut dialoguer pour dissimuler le vrai.

 

 

Le dialogue est un outil polémique, puisque rien n’interdit de prêter à l’un des participants, des opinions que l’on veut critiquer. C’est un artifice qui permet de venir à bout d’un opposant, sans violence apparente.

 

Dialoguer n’est pas toujours chercher le vrai. Tous les discours ne se valent pas. Platon oppose le dialogue philosophique, fondé sur la recherche commune et sincère de la vérité, au discours des sophistes qui, dans l’Athénes démocratique, n’apprenaient qu’à se rendre maître de l’opinion, sans égard pour la vérité. Friedrich Nietzsche insinuera même que la pratique du dialogue par Socrate n’exprime que le désir de négation et de destruction.

 

Le dialogue n’est pas nécessairement exclusion de la violence. Socrate semblait quémander instruction de l’autre comme pour devenir son disciple, mais il paraît soudain comme un maître qui dénnonce les fautes. Son art du dialogue pourrait bien être art de dissimuler sa supériorité sur l’interlocuteur, une feinte soumission pour mieux le dominer, à la fin, par quelque ruse.

 

L’art du dialogue est art du mensonge. La sophistique grecque a la mauvaise réputation d’avoir été la pratique d’un discours déréglé, cherchant au moyen d’arguments fallacieux, à séduire un auditoire et à flatter l’opinion plutôt qu’à atteindre la vérité.

 

«[Il y a un] penchant à se servir du pouvoir de raisonner (...) pour disputer  (...) provoquer une querelle  (...) et finalement s’unir en masse les uns contre les autres (...) et mener une guerre  ouverte.» (Emmanuel Kant - D’un traité de paix en philosophie )

 

Le dialogue est souvent ruse qui vise à dominer autrui sans avoir l’air de le faire. Il prétend établir une vérité alors qu’il n’est que l’affirmation d’une supériorité suffisamment subtile pour se dissimuler.

 

 

 

Conclusion

Si le dialogue n’exclut pas toute violence, il exclut au moins la pire de toutes, la violence des armes. C’est le dialogue qui est constitutif d’un monde véritablement humain, composé de l’entrelacement des différences. Le dialogue est le chemin même de la philosophie, celui qui mène de l’opinion à la vérité, du particulier à l’universel. Ainsi, toute pensée véritable est-elle un dialogue, même lorsqu’elle est solitaire car elle est alors «un dialogue de l’âme avec elle-même» (Platon - Le sophiste ). Sans le dialogue, nous ne penserions pas et serions semblables à des brutes assoiffées de pouvoir et de violence. C’est du moins ce que nous laisse entendre Emmanuel Kant qui écrit: «Penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions, pour ainsi dire, en commun avec d’autres?» (Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée? )

 

«Quand on n’est pas du même avis, il faut se mettre d’accord ou se battre (...). Si l’on ne veut pas de cette deuxième solution, il faut choisir la première.» (Eric Weil - Logique de la philosophie )

 

«La guerre est (...) la forme collective et violente de la conversation» (Alexandre Arnoux - Contacts allemands )

 

Notes et commentaires

 

Dialogue

(du grec dialegein , «discourir l’un avec l’autre»). Chez Platon, forme de recherche philosophique de la vérité. Dans la pensée contemporaine, communication des consciences. En politique, effort de conciliation par la discussion. Dans tous les cas, respect de l’autre.

 

Insidieux

Qui tend un piège.

 

Sophisme

Raisonnement faux présentant une apparence de vérité et de rigueur et formulé dans l’intention de tromper.

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