La formule «je ne crois que ce que je vois» est-elle justifiable ?

Introduction: Celui qui veut éviter de se faire de fausses opinions, peut légitimement refuser de croire sans voir. Cependant il y a des choses que je suis obligé de croire sans les avoir jamais vues. La croyance n’est pas nécessairement crédulité.

 

 

Première partie

Croire sans avoir vu, c’est courir le risque de l’erreur.

 

Les philosophes semblent unanimes: la croyance doit résulter de l’évidence et l’évidence la plus claire, c’est l’évidence sensible. Il semble donc tout à fait raisonnable de ne vouloir croire que ce que l’on voit.

 

Il ne faut pas croire sans preuve. Le conseil nous vient du rationaliste René Descartes qui, dans ses Méditations , affirme que, pour ne point se tromper, il ne faut jamais «recevoir en sa créance» (croire) aucune chose comme vraie si on ne la connaît pas «évidemment être telle». Or, il peut sembler que seule la vue (ou le toucher) est capable d’attester de la vérité d’un fait. Dans cette perspective, il faut voir pour croire.

 

Seule l’expérience fait autorité. C’est, cette fois, l’empiriste David Hume qui le dit dans l’Enquête sur l’entendement humain :«le sage proportionne sa croyance à l’évidence. (...) C’est l’expérience qui donne autorité au témoignage humain.» Il est donc justifiable de vouloir voir avant de croire, afin de ne pas accorder crédit à n’importe qui.

 

Il ne faut pas croire n'importe quoi. La crédulité est une faiblesse de l’esprit et c’est souvent par paresse intellectuelle que je crois sans vérifier. C’est pourquoi, il est tout à fait légitime d’affirmer avec Thomas d’Aquin: «Nous croyons quand nous voyons qu’il faut croire». Dans tous les autres cas nous risquons l’erreur.

 

«Thomas, l’un des Douze, n’était pas avec eux lorsque vint Jésus. (...) Il leur dit: si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt à la place des clous et ma main dans son côté, je ne croirai pas.» (Évangile  selon saint Jean)

 

Dire «je ne crois que ce que je vois», c’est refuser de faire une confiance aveugle à de prétendus «maîtres de vérité». C’est vouloir vérifier par soi-même et un tel projet est tout à fait justifiable.

 

 

Deuxième partie

On n’a besoin de croire que ce que l’on ne voit pas.

 

Quand on sait, il n’est pas nécessaire de croire. C’est peut-être pour cela que la perception est si souvent trompeuse et mensongère: Elle s’annonce comme une certitude alors qu’elle n’est que confiance irréfléchie.

 

La croyance n’est pas affaire de vision. S’il est vrai qu’on ne croit que ce qu’on voit, il faut ajouter qu’on ne voit que ce qu’on regarde et qu’on ne regarde que ce que l’on veut. Ce qui veut dire que la croyance est un choix. C’est quand je ne sais pas, que je crois et, choisir de ne croire que ses yeux, c’est quelquefois choisir la facilité et abdiquer devant les difficultés de l’analyse et de la réflexion qui exigent que les apparences soient dépassées.

 

La vue est souvent trompeuse. C’est parce que je voyais  le soleil se lever et se coucher que j’ai longtemps cru que c’était lui qui tournait autour de la terre. Ne croire que ce que l’on voit, c’est souvent être victime de l’illusion et, en ce sens, une telle attitude n’est pas justifiable aux yeux de l’intelligence.

 

Il est des choses que je dois croire sans les voir. Si j’attendais de voir pour croire, je serais constamment renvoyé à une expérience personnelle qui n’est pas toujours possible. Comme le dit Alain, je dois croire ce que tout le monde croit (que Charlemagne a existé quoique je ne l’ai jamais vu). Je dois croire aussi ce que m’affirment les savants (par exemple que la molécule d’eau est formée de deux molécules d’hydrogène jointes à une molécule d’oxygène).

 

«On doit croire que Paris existe même quand on ne le voit pas; que l’Australie existe quoiqu’on ne l’ait jamais vue.» (Alain - Définitions )

 

Ce n’est que lorsque je ne sais pas que je suis amené à croire. Souvent, voir c’est s’imaginer savoir. Il est préférable de croire sans voir, sur la foi de preuves plutôt que de réserver sa confiance aux seuls sens.

 

 

Conclusion

La croyance, c’est l’attitude de l’esprit qui adhère à un énoncé ou à un fait, sans pouvoir en administrer la preuve complète. Ainsi, la croyance peut-elle correspondre à tous les degrés de probabilité, de l’opinion la plus vague à la vérité scientifique passée dans la mentalité commune (tout le monde «croit» aujourd’hui que la Terre est ronde). C’est pourquoi l’on doit dire, sans doute, que la question n’est pas tant de savoir s’il faut ou non ne croire que ce que l’on voit, elle est de se déterminer sur les raisons qui peuvent légitimer une croyance. En effet, comme le dit très bien Maurice Blondel, «croire, c’est joindre à des motifs qui paraissent suffisants pour justifier un assentiment intellectuel, cette part de conviction qui va non plus d’un sujet connaissant à un objet connu, mais d’un être à un autre être». (Dictionnaire Lalande - Observations ). Croire, c’est faire confiance et cesser de s’imaginer qu’il suffit de voir pour savoir, car il vaut mieux, souvent, croire celui qui sait plutôt qu’en croire ses yeux.

«Tu crois parce que tu m’as vu; bienheureux ceux qui croient sans avoir vu.» (Évangile  selon saint Jean )

«Croyance: c’est le mot commun qui désigne toute certitude sans preuve.» (Alain - Définitions )

 

 

 

 

Notes et commentaires

 

Crédulité

Tendance à croire, sans critique ni réflexion, les assertions d’autrui.

 

Croire

Le verbe vient du latin credere  qui signifie «tenir pour vrai»; «faire confiance». La croyance implique donc l’idée d’une absence de connaissance car il s’agit toujours de «se fier», sans vue directe, à celui qui sait.

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