La fin de l'éthique est-elle le bonheur terrestre ?

Éléments pour une introduction 

À une telle question, l’on peut être tenté de répondre oui quand on constate, par exemple, que la morale de l’Éthique à Eudème  d’Aristote est une morale de cette vie, sans aucune ouverture sur un autre monde, quel qu’il soit.Cependant, le but de l’éthique, c’est le Souverain Bien et celui-ci n’est pas simplement le bonheur terrestre.

 

 

Première partie

Le désir d’être heureux est le moteur de la vie morale

Soucieux de réalisme, Aristote affirme que le problème du Bien, c’est d’abord le problème du bien-vivre. Seul le bonheur mérite d’être recherché pour lui-même. C’est donc le but que doit poursuivre l’homme vertueux.

 

La fin de l’éthique, c’est le bonheur. Il va de soi, pour un Grec du IVème siècle avant J.-C., que le but que nous poursuivons tous dans la vie, c’est le bonheur, et c’est sur un éloge du bonheur que s’ouvre, sans autre préambule l’Éthique à Eudème : «Celui qui a fait graver l’inscription du temple de Léto sépare des choses qui, à ses yeux, ne sauraient se trouver toutes à la fois chez un seul homme: le bien, le beau et le plaisant. [...] Pour nous, nous ne saurions tomber d’accord avec lui; car le bonheur, qui est suprême beauté et bien le plus précieux, est aussi suprême plaisir.»

 

Le bonheur est le seul bien absolu. La tâche de l’éthique est de rechercher le bien en soi, celui qui est désiré «par soi» et «à cause de soi». Or, de tous les biens que je puisse désirer, un seul a une perfection absolue et peut être désiré sans devoir être jamais subordonné à un autre bien: c’est le bonheur. En effet, tous les autres biens, je ne peux les désirer qu’en vue du bonheur.

 

Le bonheur est un droit pour l’homme vertueux.Aristote reconnaît expressément au premier livre de l’Éthique à Eudème  que la nature même du bonheur exige qu’il soit un bien accessible à tous et n’y met qu’une seule réserve: accessible, certes, le bonheur doit l’être à tous les hommes, à condition qu’ils soient parvenus à la vertu. «Le fait que tous les êtres, bêtes et hommes, poursuivent le plaisir est un signe que le plaisir est, en quelque façon, le Souverain Bien» Aristote,Éthique à Eudème.

 

Le Bien, c’est «ce que tous désirent». Or, ce que tous les hommes désirent, c’est le bonheur. Donc le bonheur est le Bien. L’ Éthique d’Aristote, telle qu’elle apparaît dans l’Éthique à Eudème , peut être considérée comme un eudémonisme.

 

 

 

Deuxième partie

La fin dernière de l’éthique, c’est la contemplation de Dieu

L’unique problème de l’éthique est celui de savoir comment faire pour mener une vie conforme à la raison, une vie qui permette d’accéder au Souverain bien que procure la vie contemplative du sage.

 

Le bonheur terrestre n’est pas une fin en soi. L’essence même du Souverain Bien réside dans une activité de la plus parfaite de nos fonctions, donc dans une activité de la pensée. Ce n’est qu’à titre d’instruments que sont désirables les biens qui procurent le bonheur terrestre. Le Souverain Bien est une activité de l’âme. De ces instruments de bonheur que sont les biens du corps et les biens extérieurs, le philosophe n’a besoin que par-dessus le marché, simplement dans la mesure où en être privé est, pour l’activité de l’âme, une gêne.

 

Le but ultime, c’est la béatitude de la contemplation. La sagesse pratique commande d’être heureux mais si elle commande à toute la vie, «comme l’intendante aux esclaves» (écrit Aristote), elle ne lui commande que pour la soumettre à la philosophie: elle règle les détails de l’action quotidienne pour que la philosophie ait le loisir de s’adonner à la contemplation.

 

L’éthique est chemin vers Dieu. Le but de la morale, c’est d’accéder à la forme parfaite de la vie rationnelle. Cette forme parfaite, c’est la vie contemplative, celle du sage, tout entier consacré à la méditation. Ici, l’intellect atteint à la pure jouissance de lui-même, ce qui est la perfection de la vie morale. Le sage qui pense est aussi près de Dieu qu’il est possible, ce qui est le but de l’éthique. «L’acte de contemplation est la béatitude parfaite et souveraine» Aristote, Métaphysique.

 

L’homme ne trouve son épanouissement le plus complet que dans la pure contemplation de la vérité qui, en nous détachant des accidents du monde, nous fera goûter à une béatitude totale, divine et non terrestre.

 

 

Conclusion

Pour Aristote, parce que l’âme a trois parties, il y a trois genres de vie, la vie de jouissance, la vie active (ou politique) et la vie contemplative. De ces trois vies possibles c’est la troisième la plus parfaite et Aristote la considère avec un religieux respect mais, comme l’écrit Léon Robin dans son Aristote : «une fois cet hommage rendu à la sainteté du lieu, il se hâte de rebrousser chemin». Aristote rappelle au philosophe qu’il est un homme et que, à ce titre, il ne peut pas vivre que de contemplation. La vraie vie que recommande l’éthique, c’est la vie synthétique, la vie qui accorde à la jouissance, à l’action et à la contemplation la juste part qu’il leur revient.. Ce qui importe, c’est la pratique et ce sont les œuvres afin que la vie soit heureuse. En ce sens, on peut dire que si le bonheur terrestre n’est pas le seul but, ni le plus haut, c’est, de toute façon, le plus important.«Dire que sur la roue ou dans les pires malheurs, on est heureux, pourvu que l’on soit bon, c’est, exprès ou non, parler pour ne rien dire.» Aristote,Éthique à Eudème.

 

 

Notes et commentaires

 

Biens du corps

Chez Aristote, tout ce qui concourt au bien-être corporel, la santé mais aussi les plaisirs sensibles avec modération.

 

Biens extérieurs

Chez Aristote, ce qui permet de se libérer de toute inquiétude matérielle, la richesse, le confort, etc...

 

Souverain Bien

Ce à quoi l’individu aspire comme à une fin dernière qui lui procurerait un contentement total.

 

Eudémonisme

(Du grec eudaimonia , «bonheur»). Doctrine qui fait du bonheur, soit individuel, soit collectif, la fin suprême à laquelle tend toute activité humaine.

Grayscale © 2014 -  Hébergé par Overblog