La conscience du temps est-elle inséparable de celle de la mort?

Introduction

Prendre conscience du temps c’est réaliser que ce qui se passe ne sera jamais plus et le «jamais plus» radical, c’est celui de la mort. Mais l’on peut aussi penser le temps comme ce qui s’offre à ma liberté et rend possible les projets, les joies et les œuvres.

 

 

Première partie

Il est impossible de penser le temps sans penser la mort.

 

La conscience du temps est nécessairement la conscience du devoir mourir. La certitude d’exister caractéristique de la conscience de soi est inséparable de la certitude de devoir cesser d’exister.

 

La conscience du temps c’est la conscience de l’irréversible. «L’aller et retour dans l’espace est un aller sans retour dans le temps» (Vladimir Jankélévitch - La mort ). Le temps passe inéluctablement et détruit tout. Le passé n’est plus et ne sera plus jamais. La conscience du temps ne peut donc qu’être conscience de la dégradation et de la mort.

 

La conscience du temps c’est la conscience du changement.Or, cette conscience amène inévitablement à constater la fuite des jours et à redouter la vieillesse et la mort. Dans tout changement je constate que les êtres sont mortels puisque ce qui était n’est plus. Il est donc impossible de séparer la conscience du temps de celle de la mort. Le temps c’est toujours celui de ma finitude, c’est pourquoi les sagesses humaines, qu’elles soient laïques ou religieuses, visent toutes à permettre à l’homme de vivre quoique mortel.

 

Dés que l’homme prend conscience du temps il désire l’éternité.C’est parce que la conscience du temps est conscience de la mort qu’il y a, chez l’homme, un refus du temps et une aspiration à l’éternité qui n’est pas un temps infini, mais un éternel présent, en dehors du temps.

 

«L’irréversibilité constitue le caractère le plus essentiel du temps (...). C’est elle qui fait retentir l’accent funèbre du jamais plus.» (Louis Lavelle - Du temps et de l’éternité ).

 

Dés que l’homme prend conscience du temps, il apprend que tout ce qui a un commencement a nécessairement une fin et qu’en conséquence, il est, selon l’expression de Martin Heidegger, «un être-pour-la-mort».

 

 

Deuxième partie

La conscience du temps est conscience de la liberté.

 

C’est parce que je suis conscient du temps que je suis conscient d’être libre. En effet, la conscience du temps me révèle que je peux agir dans le temps et donc réaliser et créer, ce qui est l’opposé de la mort.

 

Le temps est ce qui autorise l’espoir. Le changement n’est pas que ce qui m’échappe, c’est aussi ce qui s’offre à ma liberté. Si le temps est source de deuil il l’est aussi de renouveau. Ainsi la conscience du temps, avant d’être conscience de la mort, est-elle conscience de tout ce que le temps me permettra de faire. L’enfant qui rêve à ce qu’il fera plus tard et l’homme mûr qui bâtit un projet ont pris conscience du temps sans pour autant envisager la mort.

 

Le temps est ce en quoi l’homme se réalise. Avant d’être la mort, le temps c’est la vie. L’homme qui affirme son désir d’être et agit de façon à s’accomplir, ne pense pas à la mort. La puissance d’agir propre à la vie ne doit pas être référée à autre chose qu’elle-même car si la mort est un terme ce n’est en aucune façon un but.

 

Être conscient du temps c’est être conscient que l’on peut réaliser une œuvre.La conscience du temps c’est la certitude que la vie est une histoire c’est à dire une durée qui permet d’avoir des projets et de créer des œuvres. Le temps n’est pas dégradation mais enrichissement et permet à l’homme de se développer autant d’un point de vue individuel que d’un point de vue collectif.

 

«Puisque la mort est inévitable, oublions-la.» (Marie-Henri Beyle dit Stendhal - Vie de Rossini )

 

C’est la conscience du temps qui autorise à penser le progrès de l’individu d’une part, celui de l’humanité de l’autre. Et rien n’est plus étranger à la mort que le dynamisme vital du progrès.

 

 

Conclusion

La conscience du temps est inévitablement conscience de la mort mais la conscience de la mort doit ramener à la vie. Il ne faut pas penser la vie en s’efforçant d’oublier la mort car ce serait risquer de sombrer dans les compensations dérisoires du divertissement en perdant de vue l’essentiel. «Le repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse et dont il faut faire sentir l’extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie» (Blaise Pascal - Pensées ). Cependant la conscience de la mort ne doit pas empêcher de vivre. «Ma mort n’arrête ma vie qu’une fois que je suis mort, et pour le regard d’autrui. Mais, pour moi vivant, ma mort n’est pas» (Simone de Beauvoir - Pour une morale de l’ambiguïté ). Il ne s’agit donc pas d’ignorer la mort, il s’agit de dire que la seule chose qui compte c’est la vie et ses œuvres.

 

«L’homme libre ne pense rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie.» (Baruch Spinoza - Éthique )

 

 

Notes et commentaires

 

Divertissement

Chez Blaise Pascal, «se divertir», c’est chercher à se détourner de penser à soi en s’étourdissant. «Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser» (Pensées ).

 

Finitude

Caractère de ce qui est fini, c’est à dire de ce qui a un commencement et une fin.

 

Inéluctable

Du latin eluctari , «surmonter en luttant». Qui ne peut pas être évité ou empêché.

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