L’homme est-il prisonnier du temps ?

Le temps m’enferme dans les limites étroites d’une durée irréversible qui va de ma naissance à ma mort et pourtant le temps n’est pas un obstacle, il est un outil. C’est lui qui permet une action humaine libre.

 

 

Première partie: Notre servitude à l’égard du temps est complète.

 

Le temps ne peut se parcourir que dans un seul sens. Prisonnier d’un flux irréversible que je ne peux ni ralentir ni accélérer, je voudrais échapper aux limites qu’il m’impose, mais le vœu est irréalisable.

 

Je ne peux jamais revenir en arrière. Je ne peux pas revivre l’année précédente; je ne cesse, au contraire, de m’en éloigner. Je suis tributaire du «maintenant», il m’est impossible d’échapper au temps: impossible de retourner vivre au moyen-âge ou d’aller faire un tour en l’an 3000. «Le temps est le maître absolu des hommes; il est, tout à la fois, leur créateur et leur tombe.» (William Shakespeare - Périclés )

 

Le temps est l’obstacle majeur que rencontre ma liberté. Le temps m’impose son rythme dans les deux directions. Je suis incapable de modifier un passé même si je le regrette. Je dois attendre que les événements adviennent pour les découvrir. À la torture du remords qui exprime mon impuissance à l’égard du passé répond la torture de l’attente qui signifie la même impuissance devant l’avenir.

 

Demain arrive inéluctablement. «Ô temps, suspends ton vol! et vous, heures propices, suspendez votre cours!» Tel est le souhait d’Alphonse de Lamartine, dans Le lac , lorsqu’il veut échapper au temps pour conserver la jouissance de l’instant. Mais rien, ni personne ne peut exaucer un tel vœu: on n’échappe pas au temps.

 

«Le temps est l’image de mon impuissance. Car, pour arriver au lendemain, il ne s’agit nullement de vouloir; il ne faut qu’attendre.» (Alain - Les aventures du cœur )

 

Le temps est la dimension dans laquelle l’homme appréhende sa condition comme limitée et précaire. C’est pourquoi il cherche à se délivrer du temps-prison  par une aspiration à une éternité-liberté  en dehors du temps.

 

 

 Deuxième partie: Le temps n’est pas prison puisqu’il permet le progrès.

 

Le temps est également ce en quoi l’homme se réalise comme projet. L’avenir peut être pensé comme champ de développement, tant sur le plan individuel que sur le plan collectif. Le temps est alors ma liberté.

 

Penser le temps, c’est s’en délivrer. Je ne suis pas prisonnier du devenir. Je suis, à la fois, conscience dans le temps et conscience du temps. J’ai la liberté de réfléchir, de prendre mon temps, de différer mes réactions. je peux penser à ce que j’ai fait et à ce que je vais faire, et ainsi, perpétuellement sortir du présent pour m’évader dans le temps.

 

Si le temps est source de deuil, il l’est aussi de renouveau. On peut accepter avec joie ce que chaque instant nous apporte de nouveau. Le futur dépend de nous et, parce qu’il y a du temps, je peux agir, projeter, espérer. Le temps nie sans cesse ce qui fut, mais il construit ce qui sera. Je suis le surgissement du temps, il me propose des significations, mais c’est de moi qu’il tient son sens.

 

Le temps, c’est mon histoire et ma mémoire. Le temps c’est mon passé et mon avenir, c’est ce qui m’appartient en propre. Je fais ce que je veux de mon temps. Il n’y a véritablement du temps (trop court ou trop long) que parce que j’ai décidé de l’utiliser. Ce n’est pas un réceptacle ou un contenant, c’est la condition de possibilité de mon action dans le monde et donc ma liberté.

 

«La conscience déploie et constitue le temps. (...) [Par lui], elle cesse enfin d’être enfermée dans le présent.»  (Maurice Merleau-Ponty - Phénoménologie de la perception  )

 

 

Certes, «le temps qui passe» fait du passé le domaine de l’irrémédiable et de l’avenir la perspective de notre mort. Mais, dans cette tension perpétuelle entre les deux, il ouvre le présent à la liberté de l’homme.

 

 

 

Conclusion

«Nous ne descendons jamais deux fois dans le même fleuve», disait Héraclite (VIème siècle avant J.-C.). Tout coule et l’homme s’écoule avec le tout jusqu’à la mort, négation ultime de la possibilité de trouver un site durable. Cette non-coïncidence entre la conscience humaine (en perpétuel changement) et ce à quoi elle aspire (la stabilité), est son pire esclavage et c’est au temps que nous le devons. Mais le temps est aussi enrichissement et espoir lorsqu’il devient une histoire, c’est à dire une durée créatrice fondée sur des actes de liberté. Le désir de se délivrer d’un temps vécu comme une prison est, somme toute, très primitif pour ne pas dire archaïque. Penser le temps comme une prison, c’est considérer qu’il est une dégradation qui nous éloigne de l’Originel Incréé et divin et qu’il est constitutif de cette «vallée de larmes» dont la mort seule peut nous délivrer. Or, le temps, c’est sans doute d’abord ce qui autorise l’action car je ne suis vraiment prisonnier que lorsque «je n’ai pas le temps»!

 

«Il est visible que je ne suis pas l’auteur du temps (...), je n’ai pas choisi de naître (...). Et pourtant ce jaillissement du temps n’est pas un simple fait que je subis.» (Maurice Merleau-Ponty - Phénoménologie de la perception )

 

 

Notes et commentaires

 

Inéluctable

Contre quoi on ne peut pas lutter, qui ne peut donc être ni évité, ni empêché.

 

Irrémédiable

Auquel on ne peut apporter aucun remède.

 

Irréversible

Qui ne peut pas changer de sens, qui ne peut pas revenir en arrière.

 

Tributaire

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