L’histoire n’est-elle que le désordre des actions individuelles ?

L’extrème complexité de l’histoire semble interdire qu’on y voie clair tant se mélangent inextricablement les événements. Mais en embrassant du regard la totalité de l’histoire de l’espèce humaine tout entière, on peut y découvrir, selon Kant et Hegel une sorte de plan général.

 

 

Première partie

A première vue, l’histoire n’est qu’une suite de péripéties.

 

L’histoire est le destin d’êtres libres qui décident eux-mêmes de leurs actions. On ne peut dégager aucune loi car chacun ne poursuit que son intérêt, que ce soit au niveau des individus ou à celui des peuples.

 

L’histoire humaine n’est pas l’histoire de la raison. Un bref coup d’œil sur l’histoire suffit pour constater qu’elle n’est que discorde. L’histoire des hommes c’est l’histoire de la violence inhérente à l’insociabilité de l’humanité. L’homme ne poursuit que ses desseins personnels, selon ses vues et sans égard pour les autres.

 

Les choses humaines présentent le plus grand désordre. Tout dans la nature est ordre, mais il est manifeste que ce n’est pas le cas de l’histoire des hommes. Poussés par leurs ambitions, ils ne visent pas l’interêt de leur espèce. Chacun se détermine en fonction de son intérêt particulier sans souci de l’avenir des hommes. C’est pourquoi le spectacle de l’histoire et «notamment de la violation mutuelle des droits les plus sacrés de l’homme» ne peut que démoraliser.

 

L’histoire est une absurde tragédie. L’homme est un être ambigu qui ne vit ni en animal, ni en créature raisonnable. Il n’est gouverné ni par l’instinct, ni par la raison. Il est donc incapable de former une société ordonnée comme le font les abeilles et son égoïsme lui interdit de se conduire en être raisonnable.

 

«Les hommes, dans leurs aspirations, (...) ne suivent pas un plan concerté, comme des citoyens raisonnables du monde: c’est pourquoi une histoire des hommes conforme à un plan ne semble pas possible.» (Emmanuel Kant - Idée d’une histoire universelle ).

 

L’histoire humaine offre le spectacle désolant d’un désordre tragique. L’homme, être libre, ne subit pas les lois de la nature et de l’instinct mais ne respecte pas celles de la raison qui en feraient un être moral.

 

 

Deuxième partie

La liberté des acteurs de l’histoire n’interdit pas de chercher un sens.

 

 

Si l’on regarde le destin de l’humanité tout entière, partout et toujours, on peut voir se dessiner un progrès de l’espèce humaine. Ce progrès est voulu par la nature, même si les hommes ne s’en rendent pas compte.

 

L’histoire doit être universelle. Lorsque la diversité des cas particuliers interdit de voir autre chose qu’un pur désordre, la considération d’une population entière permet de découvrir une loi générale. On peut donc admettre que, par delà le désordre inextricable des événements historiques, il est possible de trouver un ordre général si nous considérons l’humanité tout entière.

 

L’insociable sociabilité est une ruse de la nature. Les progrès de l’humanité résultent du conflit des deux tendances de notre nature: les hommes ne peuvent se passer de leurs semblables (sociabilité) et ils s’affrontent dans une concurrence impitoyable où chacun doit l’emporter sur les autres pour parvenir à ses fins (insociabilité). Ils sont donc contraints de cultiver toutes leurs dispositions et par là progressent quoiqu’ils n’en aient pas le dessein.

 

L’histoire est éducation involontaire des hommes. Le développement d’ensemble de l’espèce humaine se déroule comme si la nature voulait que l’humanité s’améliore sans cesse. L’histoire est le mouvement par lequel les hommes s’élèvent alors qu’aucun projet raisonnable ne construit délibérément une amélioration individuelle.

 

«Il n’y a qu’une d’issue pour le philosophe (...), tenter de voir s’il ne peut pas découvrir un dessein de la nature  dans ce cours insensé des choses humaines.» (Emmanuel Kant - Idée d’une histoire universelle )

 

Il faut, si l’on veut découvrir une certaine régularité dans le cours des choses humaines, considérer l’histoire comme le devenir d’une espèce une et unique. L’histoire universelle devient alors celle d’un progrès continu.

 

 

Conclusion

Il est vain d’attendre des hommes qu’ils obéissent soudain à leur raison et prennent en main leur propre destin; leur déraison rend leur existence absurde et interdit tout espoir. Seule l’idée que la nature dirige malgré eux le cours de leur histoire permettra de penser que cette histoire n’est pas insensée. C’est donc en posant l’idée que la nature améliore d’une certaine manière les hommes malgré eux et sans qu’ils aient à le vouloir que nous fondons notre espérance. L’idée d’un progrès de l’espèce humaine, voulu par la nature, et non par le hommes, est la seule qui puisse nous faire découvrir un ordre dans le désordre de l’histoire, c’est aussi la seule qui nous permette d’espérer. L’optimisme  d’Emmanuel Kant ne saurait tomber sous le coup de «railleries du politique» car c’est parce que le philosophe est sans illusion sur les intentions des hommes qu’il nous dit de chercher à fonder notre espérance sur l’idée d’une intention de la nature.

 

«On peut considérer l’histoire de l’éspèce humaine dans l’ensemble, comme l’exécution d’un plan caché de la nature pour établir une constitution qui règle parfaitement la politique intérieure (...) et extérieure» (Emmanuel Kant - Idée d’une histoire universelle )

 

Notes et commentaires

 

Dessein

Projet délibéré et mûrement réfléchi.

 

Insociabilité

Selon Emmanuel Kant, il y a en l’homme des tendances sociables qui l’amènent à vivre en société mais celles-ci sont inséparables de tendances inverses qu'il nomme l’insociabilité. Ceci crée dans la société un antagonisme qui est l’insociable sociabilité c’est à dire le penchant à entrer en société lié à une opposition qui menace sans cesse de dissoudre cette société.

Grayscale © 2014 -  Hébergé par Overblog