L’esprit domine-t-il la matière ?

Introduction

Apparemment, l’esprit commande et la matière obéit. Le cerveau n’est qu’un instrument dont la pensée se sert pour dominer la matière. Pourtant, dans une autre optique, l’esprit semble n’être que le reflet passif des conditions matérielles qui le produisent et il n’y a pas de conscience sans cerveau.

 

 

Première partie

Pour dominer le monde, il me suffit de le penser.

 

La matière est le lieu d’un déterminisme rigoureux, tandis que l’esprit est celui de la liberté. En tant que corps l’homme appartient à la matière et est soumis à ses lois, mais en tant qu’esprit il leur échappe et maîtrise le monde.

 

«L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant.» Par cette phrase, Pascal rappelle à l’homme qu’en tant qu’esprit il domine toujours la matière. En effet même si l’univers écrase l’homme, l’homme lui est supérieur parce qu’il sait qu’il est écrasé alors que l’univers n’en sait rien. Il faut affirmer la suprématie de l’esprit - principe d’unification et de connaissance - sur la matière étalée et inerte.

 

Il y a une primauté de l’esprit sur la matière. Les stoïciens montrent bien que le sage est celui qui se maîtrise lui-même et qui, par le biais de cette maîtrise de soi, peut maîtriser le monde. Or, la maîtrise de soi n’est rien d’autre que le contrôle du sensible par l’intellectuel, de la matière par l’esprit. Et si l’esprit peut contrôler la matière c’est parce qu’il n’est pas produit par elle.

 

L’expérience quotidienne confirme la supériorité de l’esprit.

Dans l’effort musculaire, fait remarquer Maine de Biran, je prends conscience de la puissance spirituelle qui triomphe de l’inertie musculaire, qui me fait continuer l’effort malgré la douleur ressentie dans mon corps. Je prends conscience d’être un esprit, par la matière et contre elle en la dominant par ma seule volonté.

 

«Que l’on sache ou non par quels moyens l’esprit meut le corps, on sait, par expérience que, si l’esprit humain n’était pas capable de penser, le corps serait inerte.» (Spinoza)

 

L’esprit est puissance d’affirmer, de nier, de vouloir, de refuser: dans la mesure où mon corps obéit aux ordres de mon esprit j’ai la preuve expérimentale de la domination de la matière par l’esprit.

 

 

Deuxième partie

Il n’y a pas d’esprit sans une matière qui est sa condition de possibilité.

 

Il n’y a aucune raison de refuser à une matière indépendante de l’esprit, une activité, une aptitude à se transformer sans cesse, un dynamisme interne. L’hypothèse de la domination de la matière par l’esprit est absolument invérifiable.

 

«C’est le corps qui pense». Diderot considère que la matière est une substance dynamique se transformant de façon continue, des formes élémentaires de la matière inerte jusqu’à la vie et à la pensée. C’est aussi ce que veut dire d’Holbach lorsqu’il écrit: «c’est le corps qui pense et qui juge, qui souffre et qui jouit.»

 

C’est la matière qui devient esprit. D’une façon générale, l’activité mentale est conditionnée par l’activité organique toute entière. La  pensée consciente est une fonction de la matière vivante lorsqu’elle atteint un certain degré de complexité. D’ailleurs, les sensibilités conscientes disparaissent les unes après les autres selon que telle ou telle région précise de l’écorce cérébrale est endommagée ou détruite par une lésion.

 

L’esprit n’a pas d’existence indépendante. Les neuro-biologistes nous apprennent que notre cerveau fonctionne comme un ordinateur, c’est à dire par traitement de l’information dont l’esprit, en quelque sorte, fournirait le programme. Les actes d’intelligence sont des faits d’organisation et le cerveau n’est qu’un «ordinateur vivant» extrêmement perfectionné. Ceci amène le philosophe anglais Gilbert Ryle à dire que l’esprit est un mythe, un «fantôme dans la machine».

 

«Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, mais leur existence sociale qui détermine leur conscience.» (Marx)

 

Jamais une pensée ne s’est manifestée concrètement en l’absence de toute condition organique, et s’il est un fait que l’esprit agit sur le corps, il est un fait aussi que le corps agit sur l’esprit.

 

 

 

Conclusion

Le matérialisme du XIX° s. s’est attaché à décrire les exemples  sans cesse plus précis d’influence de l’organisme sur la pensée que lui fournissait la neurologie. Mais la psychiatrie du XX° s. a révélé, en contrepartie, l’influence souvent étonnante de la pensée sur l’organisme. Quoiqu’il en soit, il est indéniable qu’il existe une interaction entre le psychique (esprit) et le physique (matière). Ainsi, même en refusant de ramener la pensée à un processus physico-chimique, il est évident que la pensée est tributaire du corps (puisque la santé physique retentit sur la vie psychique). On doit donc dire que, dans une certaine mesure, l’esprit est tributaire de la matière, même si l’on refuse de ne faire de l’esprit qu’une expression de celle-ci.

 

Notes et commentaires

 

Le dualisme esprit / matière brise l’unité de l’homme et risque de prétendre que l’homme ne s’élèvera qu’en renonçant à une partie de lui-même. Ce dualisme est responsable des pires erreurs: mépris de l’hygiène, condamnation des pulsions naturelles, mortification, voire haine de la vie, la mort étant délivrance de l’esprit. Attention! Toutes les sectes s’appuient sur un tel dualisme.

 

L’esprit n’est pas extérieur à la matièrequ’il informe. Il pense ou agit mais aucun acte n’existe en dehors de la matière qui l’exprime. Ce n’est peut-être pas la dualité esprit / matière qui est à penser mais plutôt le thème de l’incarnation.

 

«L’esprit est en un sens la moindre des valeurs; mais toutes les valeurs l’acclament car c’est par lui que toutes les valeurs sont reconnues.» (Alain)

Grayscale © 2014 -  Hébergé par Overblog