Faut-il opposer nature et culture ?

La nature c’est le règne de la nécessité alors que la culture est celui de la liberté. Cependant, la notion même de nature est une notion culturelle. Il n’existe aucune nature réellement séparée de toute culture.

 

 

Première partie

Par la culture l’homme se libère de la nature.

 

L’opposition de la nature et de la culture recouvre celle de l’inné et de l’acquis. La nature signifie ce avec quoi on naît. La culture désigne l’ensemble des acquisitions qui libèrent l’homme de l’esclavage de l’instinct.

 

La culture est contre nature. L’homme est l’être qui se sépare de la nature. Cette séparation donne lieu à une nostalgie d’un paradis terrestre où régnerait la fraternité entre l’homme et le monde, l’homme et les animaux. La publicité exploite tant qu’elle peut cette nostalgie (bains moussants aux plantes revigorantes et autres lessives respectueuses de l’ordre naturel). Mais la réalité c’est que la culture libère l’homme.

 

La nature c’est le sensible, la culture c’est l’intelligible. Par nature on entend, au sens courant, le monde sensible, le milieu où vit l’homme. A cette nature on oppose la culture, ou le monde de la civilisation, qui est l’ensemble des phénomènes sociaux. La culture est cette partie de son milieu que l’homme crée lui-même. Cette distinction se retrouve au sein de l’homme lui-même: l’homme est un animal comme les autres, mais c’est un animal social.

 

L’opposition nature - culture c’est l’opposition âme - corps. Rousseau et Kant ont montré que seule la culture permet l’avènement de la liberté et de la moralité. La dualité nature - culture renvoie au dualisme fondamental de l’homme qui appartient à la nature par son corps mais qui la dépasse en réalisant la liberté et la raison. La culture élève alors l’homme au dessus d’une nature inhumaine.

 

«Le comportement typique, caractéristique de l’état civilisé, diffère essentiellement du comportement animal à l’état de nature.» (Malinowski - La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives - Payot p.140)

 

Dans la nature, le «faible» est irrémédiablement condamné par la «sélection naturelle». Dans la culture il peut vivre parce que l’ordre humain transforme une nature primitivement hostile en la cultivant.

 

 

Deuxième partie

La nature c’est le tout. L’homme culturel est naturel.

 

Si la nature désigne le tout de la réalité, l’homme en fait, bien sûr, partie. Les manifestations culturelles les plus élaborées peuvent, sous cet angle, être considérées comme naturelles. L’opposition nature - culture n’est pas recevable.

 

La culture c’est la mise en valeur de la nature. Culture vient du verbe latincolere  qui signifie «mettre en valeur». C’est vrai pour le champ que cultive le paysan. C’est vrai aussi pour l’esprit. La culture est un processus historique au cours duquel l’homme apprend à connaître et à dominer la réalité. La culture est donc l’accomplissement de la nature humaine et non l’abandon de celle-ci.

 

Transformer la nature ce n’est pas s’y opposer. Les différentes cultures résolvent à leur manière tous les problèmes de la vie: aucune ne peut être considérée comme opposée à la nature. Le travail humain modifie sans cesse le milieu naturel et laisse partout sa trace. Mais ce n’est pas parce que le chemin tracé par l’homme est culturel qu’il s’oppose pour autant à la nature qu’ il permet de découvrir.

 

La culture est la nature de l’homme.Quoique différenciant les deux termes, Kant les réconcilie en montrant que la société est nature pour l’homme. La nature humaine implique la vie sociale et tous les phénomènes culturels qui y sont liés. En effet, la nature de l’homme est d’être perfectible c’est à dire capable de modifier et d’améliorer sa nature. Il faut donc tenter de nouer ensemble les notions de nature, de culture et de progrès.

 

«Ce n’est pas une légère entreprise de démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme.» (Rousseau - Discours sur l’inégalité - )

 

Ni la nature, ni la culture ne nous sont jamais données comme telles: l’homme naturel et l’état de nature ont été conçus dans une certaine culture. Nulle part nous n’assistons à l’opposition de la nature et de la culture.

 

 

 

Conclusion

L’opposition, souvent abstraite, de la nature et de la culture aboutit à bien des discussions oiseuses. Souvent l’on pose le problème en des termes tels que l’on s’enferme dans une confrontation stérile parce que la question est mal posée. Trop vite, en effet, on s’oriente vers la recherche de ce qui, en l’homme, appartient à la nature et de ce qui relève des différentes cultures. C’est établir un clivage d’emblée contestable car supposer que la «culture» laisse subsister une «nature» sous-jacente c’est laisser libre cours à tous les préjugés raciaux. Il ne s’agit pas de valoriser le naturel contre le culturel ou vice versa. Il faut saisir ce qui, au sein de la nature et à partir d’elle, peut conférer à l’homme une place particulière. Si l’on y réfléchit bien, le fait que l’homme se définisse surtout par sa culture doit trouver son fondement dans quelque disposition naturelle. D’Aristote à Rousseau, de Kant à Marx, cette disposition naturelle est désignée comme telle: l’homme, pour produire ses moyens d’existence, transforme la nature. Ce fait est rendu possible par un trait spécifique de l’être humain: l’homme a une disposition naturelle à la culture.

 

«Il est impossible de superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait «naturels» et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme.» (Merleau-Ponty - Phénoménologie de la perception - p.221)

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