Etre heureux, est-ce n’avoir plus de désirs ?

 

Introduction

Si le désir est un manque et si le bonheur est dans la plénitude d’une réplétion, celui qui est heureux n’a plus de désirs, mais si le désir est la volonté pour l’homme de persévérer dans son être, si le désir est l’essence de l’homme, alors l’absence de désirs est la pire des souffrances.

 

Première partie

L’homme heureux est celui qui réussit à ne plus avoir de désirs.

 

Le désir ne peut être satisfait. Les désirs nous maintiennent dans un état de perpétuelle insatisfaction. Impossible à réaliser, ils sont cause de souffrance. « Tant que l’objet que nous désirons n’est pas là, il nous paraît supérieur à tout ; à peine est-il à nous, nous en voulons un autre et la soif reste la même ».Lucrèce, déjà, dans le De natura rerum, relevait le caractère illusoire du désir que souligne si bien Arthur Schopenhauer dans Le monde comme volonté et comme représentation : « Entre les désirs et leur réalisation s’écoule toute la vie humaine ». Dès que nous avons obtenu un objet que nous désirions, nous ne le voulons plus et en recherchons un autre.

 

Le désir est la source du malheur. Pour Schopenhauer, la source du désir est la pulsion sexuelle (ou pulsion vitale) qu’il appelle le « vouloir-vivre ». La condition humaine est malheureuse parce que, prisonniers de ce vouloir-vivre qui nous pousse à désirer sans cesse, nous ne pouvons cependant jamais satisfaire nos désirs. C’est pourquoi il faut suivre les conseils d’Epicure (ou de certains Bouddhistes) et, pour supporter la vie, supprimer les désirs en se tournant vers une vie ascétique. « Avec un peu d’eau et un peu de pain, le sage rivalise de félicité avec Zeus ».

 

Il faut se contenter de ce que l’on a. « Ce n’est pas en se rassasiant des choses désirées que l’on prépare la liberté, c’est par la suppression des désirs » écrit Epictète dans ses Entretiens. C’est parce qu’ils désirent des choses sur lesquelles ils n’ont pas de contrôle et qui ne sont ni nécessaires ni naturelles que les hommes sont malheureux. La sagesse stoïcienne nous enjoint de renoncer aux désirs illusoires pour nous satisfaire de ce que nous avons.

 

Deuxième partie

Le désir est la vie même. Etre sans désir, c’est être « mort ».

 

Etre heureux, ce n’est pas ne plus avoir de désirs. « L’homme qui n’a rien à désirer est à coup sûr plus malheureux que celui qui souffre » écrit le baron d’Holbach dans Le système de la nature. En effet, vouloir renoncer au désir, c’est vouloir renoncer au moteur qui nous pousse à l’action et nous fait vivre. Un homme sans désir, c’est un homme qui a perdu le désir de vivre, c’est donc un homme déprimé (puisque la dépression est la perte du goût de vivre) et un homme malheureux.

 

Le goût du bonheur consiste à se représenter comme possible la réalisation de ses désirs. Freud, pourtant assez pessimiste sur le désir, affirme dans Cinq leçons sur la psychanalyse que « l’homme énergique et qui réussit, c’est celui qui parvient à transmuer en réalité les fantaisies du désir ». On ne peut pas supprimer le désir et vouloir l’ignorer, c’est se condamner à la névrose. C’est pourquoi, s’il y a un effort à faire, ce n’est pas celui de supprimer les désirs, mais bien au contraire de les réaliser.

 

Le désir est intarissable. Il renaît sans cesse de ses cendres et la satisfaction d’un désir loin de l’éteindre l’attise. On le constate dans la vie de tous les jours : Plus on goûte un mets, un auteur, une musique…  plus on l’aime et plus on l’aime, plus on a de plaisir à le goûter. Le désir est ce mouvement qui fait apparaître dans chaque objet désiré la contradiction qui appelle au niveau supérieur et parce qu’ainsi tout désir est en chemin vers le souverain bien ce n’est pas sa disparition qui est condition de possibilité du bonheur, mais son dépassement vers le « désir de désir ».

 

Conclusion

Les désirs ont longtemps eu mauvaise presse chez les philosophes qui voyaient en eux un obstacle au lucide exercice de la raison. Considérés comme appétits du corps et passions de l’âme, ils semblaient voués à l’insatisfaction. Certains ont même pensé qu’il ne pouvait y avoir de réflexion authentique qu’en renonçant aux désirs et en les sublimant, c'est-à-dire en transformant l’énergie du désir en travail intellectuel. C’est la raison pour laquelle le renoncement aux désirs a pu être présenté comme le propre du sage. A l’opposé de cette position quelque peu ascétique, d’autres ont prôné la satisfaction sans limite des désirs comme seul moyen de parvenir au bonheur (c’est le cas de l’hédonisme et des « épicuriens » du XVIème siècle). Entre ces deux attitudes opposées – renoncer à ses désirs ou s’en faire l’esclave – il y a certainement la place pour une troisième voie qui serait celle de la vraie sagesse : Réfléchir à ce qui peut nous rendre heureux afin de ne pas courir après des chimères et n’oublier jamais que l’homme « n’est ni ange ni bête » et que « qui veut faire l’ange fait la bête » comme le disait si justement Blaise Pascal. Il faut certainement renoncer à certains désirs, mais surtout pas à tout désir.

 

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