Est-il possible de concilier le bonheur et la vertu ?

Introduction

On ne peut pas imaginer que le souverain bien que cherche la vertu ne soit pas le bonheur pour l’homme mais celui qui cherche son bonheur n’est pas nécessairement vertueux et celui qui obéit à la vertu n’est pas obligatoirement heureux.

 

 

Première Partie

L’exercice de la vertu permet le bonheur.

 

La raison exige que l’homme vertueux soit heureux car sinon la loi morale n’aurait pas de sens. Inversement nous ne pouvons pas concevoir raisonnablement le bonheur en dehors de la vertu.

 

Le souverain bien suppose le bonheur. La première condition du souverain bien c’est la moralité mais le bonheur «en forme vraiment le deuxième élément». On peut concevoir une liaison naturelle et nécessaire entre la conscience de la moralité et l’attente d’un bonheur proportionné à cette moralité et qui en serait la conséquence.

 

Assurer son bonheur est un devoir. Il est impossible que les principes de la recherche du bonheur puissent produire la moralité. Mais travailler à son bonheur personnel est un devoir,  au moins indirect. En effet ne pas être content de son état et vivre pressé de soucis et de besoins non satisfaits peut devenir une grande tentation d’enfreindre la loi morale. Le bonheur n’est pas un obstacle à la vertu. Bien au contraire c’est la misère et la souffrance qui rendent la pratique de la vertu sinon impossible, du moins très difficile.

 

Pour que la vie ait un sens, il faut que la vertu autorise le bonheur. La nature pratique* de l’homme est double: le respect de la loi morale et l’aspiration au bonheur. Les deux tendances sont nullement identiques. Mais si la nature humaine veut demeurer intelligible, ces deux tendances étrangères l’une à l’autre doivent marquer en nous une certaine convergence et être conciliables.«Dans le souverain bien, pour nous pratique, c’est à dire à réaliser par notre volonté, la vertu et le bonheur sont conçus comme unis nécessairement.» (Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique )

 

Le bonheur ne doit pas être pensé comme une «récompense» de la vertu. Mais moralité et bonheur ne sont pas antinomiques*. Ils doivent même converger pour que notre vie ait un sens.

 

 

 

Deuxième Partie

La vertu et le bonheur ne sont pas toujours conciliables.

 

Les commandements de la morale et les désirs que je voudrais réaliser pour être heureux sont bien loin d’être toujours concordants. Souvent ils «s’entravent mutuellement dans un même sujet».

 

Bonheur et moralité sont spécifiquement différents. Pour que la morale et le bonheur aillent de paire il faudrait que le désir du bonheur soit la cause de la vertu ou que la vertu soit la cause efficiente* du bonheur. Le premier cas est absolument impossible parce que le désir du bonheur personnel n’est pas en soi moral et ne peut donc pas fonder la vertu. Le second cas aussi est impossible parce qu’on ne peut pas espérer en ce monde que l’observation stricte des lois morales établisse une liaison nécessaire et suffisante du bonheur avec la vertu.

L’utopie du bonheur est fausse.Le bonheur est impossible ici-bas: celui qui poursuit le bonheur ne le trouvera jamais. La félicité est liée au désir: c’est même le terme ultime de tous les désirs. Mais elle ne se trouve nulle part dans la nature: être heureux et satisfait de l’état présent, c’est un état que la nature ne comporte pas.

 

L’utopie du bonheur est dangereuse. Celui qui poursuit le bonheur dans ce monde ne se représente  plus sous le nom de bonheur qu’une satisfaction relative et provisoire. Et de ce relatif il fait un absolu. Le bonheur n’est que le rêve vague d’un «agrément de la vie accompagnant sans interruption toute l’existence». Il envisage donc le problème de la conduite indépendamment de toute exigence de la conscience et de toute loi morale. «On obtient juste le contraire du principe de la moralité si l’on prend comme principe déterminant de la volonté le principe du bonheur personnel.» (Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique)

 

Le concept du bonheur est indéterminé. C’est un idéal non de la raison mais de l’imagination. Aussi Kant dénonce-t-il avec force l’idéal d’un bonheur sensible appuyé sur la confusion entre le bien est l’agréable.

 

 

 

Conclusion

SelonKant, on ne peut pas dire, comme l’ont cru les stoïciens, que la vertu et elle seule procure le bonheur. La relation est infiniment plus complexe: la vertu nous rend dignes du bonheur mais elle ne suffit pas à nous rendre heureux. «La morale n’est pas à vrai dire la doctrine qui enseigne comment nous devons nous rendre heureux, mais comment nous devons devenir dignes du bonheur.» (Fondements de la métaphysique des mœurs ) La véritable idée de bonheur est celle de la réconciliation de la nature et de la liberté, de la sensibilité et de la raison. Cette réconciliation est quelquefois vécue subjectivement dans l’art lorsqu’il nous procure des instants de bonheur parfait qui viennent du jeu libre et harmonieux de toutes nos facultés. Mais elle n’est pas réalisée objectivement dans le monde. Le véritable bonheur c’est l’accord de la nature sensible et de la nature supra-sensible. C’est un but pour nous impossible. Nous devons donc nous soucier non du bonheur mais d’en être dignes. Ainsi à l’homme purement désintéressé la religion apporte, comme de surcroît, la réalisation de ce qu’il ne peut obtenir lui-même. En effet Dieu peut donner la grâce de l’unité et de la réconciliation.

 

 

Notes et commentaires

 

Antinomique

Se dit de phénomènes qui   obéissent à des lois en contradiction l’une avec l’autre (anti = contre, nomos = loi).

 

Cause efficiente

On appelle ainsi ce qui produit réellement un effet. La vertu serait cause efficiente du bonheur si elle était capable par sa seule existence de rendre l’homme heureux.

 

Nature pratique

La nature pratique de l’homme c’est sa nature en tant qu’être agissant dans le monde.

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