Calculer, est-ce penser ?

Introduction

 

Non seulement calculer c’est penser, mais encore le calcul est fondement, outil et modèle de la pensée. Mais il y a des machines pour calculer alors qu’aucune encore n’a su penser et accéder au simple «bon sens».

 

Première partie

Il faut calculer pour penser juste.

 

 

Pythagore disait: «tout est nombre». Platon avait écrit au fronton de son académie: «Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre». Il faut apprendre à calculer pour apprendre la pensée.

 

Toute pensée est une combinaison de notions.Ce constat amène Leibniz à dire que si nous pouvions arriver à dresser une table systématique des notions simples et élémentaires, on pourrait concevoir des procédés de calcul permettant de découvrir toutes les combinaisons possibles. Une telle méthode de calcul permettrait donc de découvrir toutes les pensées possibles, parce que calculer c’est penser.

 

La pensée est un calcul spontané, le calcul est une pensée méthodique.Il faut donc faire de la pensée un calcul conscient, aussi rigoureux que le calcul mathématique seul capable de mettre en ordre la pensée. C’est le projet leibnizien d’une «caractéristique universelle»* qui, en recherchant les éléments simples de toutes les pensées, permettrait de rendre lisible dans l’écriture même la rigueur d’un raisonnement.

 

Le calcul sur les signes peut remplacer le raisonnement sur les idées.Cette idée de Leibniz n’est pas sans évoquer certains aspects de la méthode structurale* de penseurs modernes comme Jacques Lacan, Michel Foucault ou Jacques Derrida. Elle fait penser aussi au traitement informatique des données grâce auquel le chercheur contemporain dégage des significations.

 

«Tout calcul fait selon les règles fournit un exemple d’argumentation conçue en bonne et due forme.» ( Gottfried Wilhem Leibniz - Méditations sur la connaissance, la vérité, les idées )

 

 

 

La véritable source du savoir réside dans le calcul. Le symbolisme mathématique n’est pas qu’un langage capable de traduire le monde, il est aussi une puissance de création d’idées explicatives.

 

 

 

 

Deuxième partie

Il faut s’abstenir de penser pour calculer juste.

 

 

Il est parfaitement possible de calculer sans penser. Calculer c’est mettre en œuvre des mécanismes. Le pur calcul n’est qu’un automatisme que la machine est capable de reproduire.

 

La pensée n’est pas nécessaire au calcul.C’est la machine à calculer qui nous prouve que calculer n’est pas penser. Quelle que soit sa sophistication, une machine n’est que matière et la matière ne pense pas. Pourtant la machine calcule ou plus exactement l’homme peut la faire calculer. Or, en ne se trompant jamais la machine montre bien qu’elle n’est qu’une machine et qu’elle ne pense pas.

 

Il ne faut pas confondre intelligence et pensée.Le calcul demande de l’intelligence et c’est pourquoi l’on parle, à propos des ordinateurs, d’intelligence artificielle. Mais l’intelligence n’est pas la pensée. Un ordinateur calcule (le programme d’echecs Belle  examine 29 millions de configurations en trois minutes) mais ne pense pas. Il est incapable de seulement reproduire ce qu’on appelle le «sens commun».

 

Calculer c’est manipuler, penser c’est comprendre.On peut calculer sans comprendre, sans même savoir à quoi correspondent les calculs. Nous l’avons tous fait en résolvant des équations à une ou plusieurs inconnues sans nous poser de question. Mais pour comprendre un problème, par contre, il faut convoquer sa pensée.

 

 

«La science de son côté ne pense pas, et ne peut pas penser; et même c’est là sa chance, je veux dire ce qui assure sa démarche propre et bien définie.» (Martin Heidegger - Qu’appelle- t- on penser?  )

 

 

Calculer n’est pas penser même si le calcul demande de l’intelligence. En effet penser c’est relier la perception, le raisonnement et l’action alors que pour calculer il n’est besoin que de mécanismes opératoires*.

 

 

 

Conclusion

Dire que calculer n’est pas penser, ce n’est pas pour autant mépriser le calcul. Lorsque Heidegger dit que la science ne pense pas, il ajoute quelques lignes plus loin: «cependant, [elle] a toujours quelque chose à voir avec la pensée». Il faut simplement comprendre que le calcul ne demande pas la mise en œuvre de la pensée au sens le plus général que l’on peut donner à ce mot. L’univers du calcul est un univers conventionnel et artificiel. C’est pourquoi il est étranger au domaine de la pensée vivante. C’est ainsi aussi que l’on peut entendre le reproche fait parfois à la science: elle n’a pas «pensé» à ce qu’elle faisait, au danger de la recherche, aux conséquences des découvertes etc. Mais si la science ne pense pas, le scientifique en revanche pense car il ne se contente jamais de simplement calculer.

 

«Les mathématiques sont la seule science où on ne sait pas de quoi on parle ni si ce qu’on dit est vrai.» (Bertrand Russel - Principia mathématica )

 

Notes et commentaires

 

Caractéristique universelle

(Leibniz) Art de représenter toutes les idées et leurs relations par des signes ou «caractères» en vue de raisonner sur eux de façon analogue au calcul mathématique.

 

Mécanisme opératoire

Mécanisme capable d’effectuer des opérations. Se dit aussi bien des facultés intellectuelles de l’homme que des possibilités d’une machine.

 

Méthode structurale

Méthode d’investigation scientifique qui pose «la prédominance du système sur les éléments, vise à dégager la structure du système à travers les relations des éléments.» (Emile Benveniste)

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