Retour d'hôpital

  • bernardducret

2514566276_591ee23aa4.jpgCela commence par un contrôle de routine et puis le ciel vous tombe sur la tête : « Cancer du colon ». Difficile, en telle occurrence, d’avoir immédiatement cette distanciation qui doit être l’objet de la vigilance philosophique. Mais Kant a raison, « le mot chien  ne mord pas », le mot cancer ne tue pas. Rien ne lie objectivement cette suite de sons avec une quelconque réalité, les mots n’ont que le pouvoir qu’on leur donne et ne sont pas autorisés à être anxiogènes. Il ne s’agit que d’une cochonnerie qu’il faut enlever, alors examens, analyses, bilan et intervention chirurgicale.


L’hospitalisation est infantilisante : Le patient est, théoriquement, pris en charge et ne décide plus rien, mais les carences du système sont telles que le philosophe a tout loisir de garder son sens critique. À une infirmière qui décrète le jeune absolu dès 19h00 (à la veille de l’opération prévue pour midi), une autre répond que cela ne doit commencer qu’à minuit : Ce n’est peut-être pas très rassurant de constater que les « spécialistes » ignorent quelle est la meilleure des méthodes, mais cela permet au philosophe de garder le contrôle en décidant librement de suivre la méthode qui lui semble, à lui, la meilleure.

De l’intervention on ne peut rien dire : Plongé dans un sommeil artificiel, le patient est absent de tout. Du postopératoire on aurait dû n’avoir rien non plus à dire puisque, théoriquement, la chimie doit maintenir dans un état de confortable somnolence. Mais c’était sans compter sur la vigilance d’Apollon et Minerve qui, présidant aux desseins de la sagesse, n’ont pas voulu qu’un philosophe soit absent de cette phase essentielle du retour à la conscience claire : La machine a refusé de fonctionner, les tuyaux soigneusement posés par l’homme de l’art n’ont distillé aucun calmant et le philosophe a pu vivre pleinement, tous sens en éveil, la reprise d’activité de ses organes.

Après une telle expérience, la remise en route du corps propre fut presque une partie de plaisir interrompue seulement par l’obligation d’ingérer un infâme brouet, une sorte d’eau de vaisselle abusivement nommée « bouillon de légumes », une offense à la gastronomie française difficile à pardonner.

De retour dans le monde « normal », tout se remet lentement en place. L’événement a basculé dans le passé. Comme Apollinaire aurait pu le dire : Les jours s’en sont allés et « Je demeure ».

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