Peut-il y avoir une apparition du divin ? (explication d'un texte de Kant)

“Le concept de Dieu et jusqu'à la conviction de son existence ne peuvent être trouvés que dans la raison, ils ne peuvent avoir leur origine qu'en elle, mais non venir en nous par le fait de l'inspiration ou d'un message extérieur, si grande qu'en soit l'autorité. À supposer que je reçoive une intuition immédiate telle que la nature, autant que je la connaisse, ne puisse en rien me la livrer, il faudra qu'un concept de Dieu me serve de fil directeur pour juger de la conformité de cette apparition à la totalité des caractères nécessaires d'une divinité. Encore que je ne voie nullement comment une apparition pourrait représenter, même sous le seul rapport de la qualité, ce qui ne relève que de la pensée, mais jamais de l'intuition, ce qui suit, pour autant, n'en est pas moins clair : pour me borner à juger si ce qui m'apparaît, qui, du dehors ou du dedans, agit sur mon sentiment est Dieu, je dois le confronter à mon concept rationnel de Dieu et vérifier à la lumière de cette confrontation non point si cela est adéquat à ce concept; mais seulement ne le contredit pas. De manière analogue : même si, dans la multiplicité des marques par lesquelles il se découvrirait immédiatement à moi, rien ne se présentait qui contredît un tel concept, cette apparition, intuition, révélation immédiate - ou toute autre dénomination possible d'une telle représentation - ne prouverait jamais l'existence d'un Être dont le concept (s'il ne doit pas être déterminé de manière incertaine et donc soumis à l'intrusion de toute illusion possible) réclame, afin de se distinguer de toute créature, l'infinité dans l'ordre de la grandeur : nulle expérience ou intuition ne saurait être adéquate à ce concept, ni, en conséquence, prouver hors de toute équivoque l'existence d'un tel Être. De l'existence de l'Être suprême, personne ne peut se convaincre dès l'abord  par une intuition ; il faut que la foi rationnelle précède ; après quoi, certaines apparitions ou ouvertures, à la rigueur, donneraient l'occasion de rechercher si nous sommes bien autorisés à tenir pour divinité ce qui nous parle ou se représente à nous, et, selon l'état, de confirmer cette foi.”

 

Emmanuel KANT, Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée ?

 

Dans ce texte, Kant s’inscrit en faux contre une conviction populaire largement répandue qui croit tenir du miracle, de l’apparition, de l’intuition ou de l’argument d’autorité, une preuve certaine de l’existence de Dieu. Il affirme, au contraire, qu’il n’y a que dans la raison que l’on peut trouver, non seulement le concept de Dieu, mais encore même la conviction de son existence. Il va donc s’agir de montrer que ce n’est que sous le contrôle de la raison que l’on peut « à la rigueur » prendre en compte certaines données de l’intuition afin de régler leur acceptation ou leur refus en précisant bien que leur rôle ne peut être que de confirmation d’une foi rationnelle antécédente sans jamais être capable de produire cette foi. Ce court passage comporte deux parties et Kant, après avoir posé son affirmation de départ va d’abord exposer la nécessité d’une origine rationnelle du concept de Dieu (jusqu’à « ne le contredit pas ») avant de montrer l’impossibilité pour une intuition de s’élever au rang de preuve d’un être infini.

 

Il faut, tout d’abord, noter la réticence que Kant exprime à envisager la simple possibilité de quelque chose (« intuition », « apparition », « révélation », « ou toute autre dénomination ») susceptible de représenter le divin et ceci pour deux raisons : Dieu est objet de pensée et non d’intuition ou d’expérience et nulle expérience ou intuition ne peut être adéquate au concept d’un Être infini. Kant va d’ailleurs jusqu’à contester même la possibilité d’une représentation qui ne serait que qualitative, semblant ainsi rejeter dans le domaine de l’illusion toutes les « visions » et autres « apparitions ». C’est donc quasiment sous réserve de la possibilité d’une telle expérience que se déroule l’argumentation. Celle-ci, cependant, doit emporter la conviction que l’on croie ou non à l’existence possible d’une apparition ou d’une intuition de la divinité, car il s’agit, avant tout, d’établir l’origine rationnelle du concept de Dieu et de la croyance en son existence.

 

Si je reçois une intuition ou une révélation qui se manifeste clairement comme ne venant pas de la nature, rien ne m’autorise à l’attribuer à une quelconque cause tant que ma raison ne l’a pas jugée. Pour considérer qu’une divinité a pu me la livrer, il faut donc que je sois en mesure de concevoir que l’apparition possède tous « les caractères nécessaires d’une divinité ». Or, je ne peux juger de cette conformité que si je possède déjà un concept de Dieu. Il apparaît donc tout à fait évident qu’une telle apparition ne peut pas être à l’origine du concept de Dieu puisqu’elle exige précisément ce concept pour être reconnue comme telle. Ce qui est tout à fait intéressant dans cette argumentation c’est que, malgré les sérieuses réserves qu’il énonce, Kant ne nie pas la possibilité des « intuitions, révélations, apparitions », il précise simplement qu’elles ne peuvent exister comme telles pour moi que sous condition et, qu’en l’occurrence, la condition c’est l’existence préalable du concept de Dieu qui ne peut provenir que de la raison puisque Dieu étant, par son infinité, en dehors des conditions transcendantales de la sensibilité (espace et temps), il ne peut pas être un objet de l’expérience.

 

Ce qui m’apparaît, qu’il s’agisse de quelque chose d’extérieur ou d’une révélation intime, et qui agit sur ma sensibilité peut être Dieu ; Kant n’en exclut pas l’hypothèse, mais pour le savoir il faut que j’en juge et il n’y a de jugement que de raison. Si donc j’ai l’intuition de Dieu, je ne peux accorder crédit à cette intuition qu’après l’avoir confrontée à « mon concept rationnel de Dieu ». Il ne s’agit certes pas d’exiger que ce qui m’apparaît soit parfaitement adéquat à ce concept puisqu’une telle adéquation est impossible en raison même de « l’infinité dans l’ordre de la grandeur » exigée par mon concept rationnel d’un Être suprême ; il suffit seulement de vérifier que l’apparition ne contredit pas ce concept. Kant semble donc vouloir dire que Dieu ne peut pas se révéler à moi, pour la première fois, dans une intuition  et apporter lui-même son concept car, pour que je le reconnaisse, il faut que j’ai déjà trouvé son concept dans ma raison.

 

« Dieu existe, je l’ai rencontré ! » s’exclame Frossard. La deuxième partie du texte de Kant est un appel à la prudence. Nous ne sommes pas toujours « autorisés à tenir pour divinité ce qui nous parle ou se présente à nous ».

Prenons l’hypothèse de quelque chose qui se révèle à moi immédiatement, c’est à dire sans médiation ni intermédiaire et qui, en rien, ne contredit mon concept rationnel de Dieu : Cette révélation n’est pas une preuve et ceci pour une raison majeure : Comme Kant a plusieurs fois eu l’occasion de le dire et notamment dans sa réfutation de la « preuve » ontologique, l’existence n’est pas du domaine de la preuve, elle est du domaine de l’épreuve. On ne prouve pas une existence, et Frossard en ce sens a raison, on la rencontre. C’est précisément à cette rencontre que prétend celui qui veut promouvoir une expérience ou une intuition au rand de preuve, mais parce que l’adéquation avec le concept de Dieu n’est pas possible, la rencontre, si l’on suit Kant, ne peut pas véritablement avoir lieu au niveau du sensible.

En effet, dans la mesure où le concept de Dieu a été déterminé de façon précise afin de le mettre à l’abri de l’illusion qui nous présenterait pour divin n’importe quel phénomène provisoirement incompréhensible ou incompris, ce concept exige l’infinité. Tous les attributs doivent être attachés à Dieu avec une grandeur infinie. Dieu est « infiniment bon, infiniment parfait, infiniment aimable », il est eternel, omniscient, omnipotent et c’est précisément cette infinité dans l’ordre de la grandeur qui le distingue de toute créature, lui qui est « in se, per se ». Comment alors imaginer qu’une expérience puisse être adéquate au concept d’un Être pur, par définition en dehors de toute expérience ?

 

On aurait pu penser que si l’intuition sensible est incapable de produire le concept de Dieu qui est du domaine de l’intelligible, elle serait, du moins, en mesure de proposer une conviction relativement à l’existence. Or, il n’en est rien parce que ce qu’elle donne n’est pas suffisant. Si l’on veut accorder quelque crédit à « certaines apparitions ou ouvertures » sur un éventuel monde suprasensible, il faut supposer une foi rationnelle qui ne peut qu’être, éventuellement, confirmée par « ce qui parle ou se représente à nous ». On peut alors se poser la question de l’origine de cette « foi rationnelle ». Dieu est, pour Kant, un postulat de la raison pratique. L’exigence du bonheur et celle de la vertu étant indissociables en raison quoique l’expérience montre que le déni de vertu n’empêche pas d’être heureux, il faut postuler Dieu, comme il faut postuler la liberté. L’existence de Dieu n’est plus, avec Kant, l’objet d’une démonstration rationnelle comme elle le fut avec Saint Anselme, Saint Thomas ou Descartes, c’est l’objet d’une croyance pratique indispensable.

 

Tout l’intérêt de l’analyse kantienne est dans la distance qu’elle prend par rapport à la position traditionnelle de ce que l’on a coutume d’appeler le « problème de Dieu ». Il s’agit de dépasser le débat entre certains rationalistes qui verraient en Dieu une hypothèse inutile (on connaît la répartie célèbre de Laplace. À Napoléon qui lui demandait : « Et Dieu, dans tout cela ? » il rétorqua : « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ») et d’autres prétendant trouver à d’autres sources que la raison des convictions d’autant plus inébranlables qu’elles sont moins fondées. Dieu n’a aucun rôle à jouer dans le processus de constitution du savoir ou dans la validation de la connaissance (c’est d’ailleurs, entre autres, pour cette raison que Kant réfute les « preuves » cartésiennes).Mais ce serait rendre un très mauvais service à la foi que de la faire dériver de convictions issues de visions, d’apparitions, ou du discours magistral d’une quelconque autorité. Le concept de Dieu est un concept de la raison et c’est à lui qu’il faut se référer si l’on veut éviter à la croyance le piège du magique et de la superstition. C’est de manière analogue, c’est à dire par le même discours qu’il faut refuser à l’intuition la possibilité de produire le concept de Dieu et à l’imagination celle d’être à l’origine de la croyance en son existence.

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