Etienne de la Boétie 1548 : Le «Contr’un»

Ce titre n’est pas de La Boétie. Son écrit était intitulé Discours de la Servitude volontaire. C’est pour accentuer l’aspect polémique du Discours  que des éditeurs ont fait apparaître ce titre pour la première fois vers 1570 avant l’édition posthume de 1574 qui porte le titre original.

 

La question que pose l’auteur est de savoir si la servitude est toujours volontaire, et cette question est d’une brûlante actualité. Lorsqu’un peuple entier préfère ployer sous le joug d’un seul homme plutôt que de le contredire, c’est qu’il le veut bien, nous dit La Boétie et de récents évènements semblent bien lui donner raison. Mais, il est des cas où la violence du pouvoir est telle qu’elle ne laisse plus de place au choix délibéré.

 

«La servitude volontaire des peuples», quoiqu’incompréhensible, est un fait.

 

Le peuple, sous un tyran, porte l’entière responsabilité de sa servitude puisqu’il accepte passivement d’obéir. Pour se libérer du tyran, il suffit de ne plus l’écouter. Il n’est alors plus rien et il s’écroule.

 

«Ce sont les peuples mêmes qui se laissent gourmander».Les hommes se révèlent non pas raisonnables comme le veut leur nature originaire, mais «aveugles et insensés». Ils ne font aucun effort pour voir que celui qui les domine «n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps...» tout comme eux. Perdant le sens de l’effort en perdant leur lucidité, ils ne s’aperçoivent pas que ce sont eux-mêmes qui donnent au tyran les moyens dont il dispose.

 

Le peuple est complice du tyran. Un tyran n’a de pouvoir sur le peuple que par le peuple qui accepte. Le peuple est donc complice du «larron» qui les pille et du «meurtrier» qui les tue puisqu’il se laisse «abêtir».

 

Les hommes deviennent ce qu’ils se font. L’idée semble sartrienne, elle est pourtant chez La Boétie. L’homme est ce qu’il se fait ou ce qu’il laisse faire de lui. Comme les hommes ont un penchant pour la facilité, ils se laissent engourdir par cette seconde nature qu’est la coutume et qui endort la raison. Alors l’homme laisse mourir en lui la lumière et «avec la liberté, se perd tout en un coup la vaillance».

 

«Il est hors de doute que si nous vivions avec les droits que la nature nous a donnés (...), nous serions (...) sujets à la raison et serfs de personne». (Etienne de La Boétie - Discours de la Servitude volontaire )

 

Tout se passe comme si les sujets asservis se complaisaient dans leur servitude puisqu’ils ne font rien pour la refuser. S’ils ne la rejettent pas, c’est qu’ils la veulent. La servitude n’existe que parce qu’elle est volontaire.

 

Le roi est toujours un tyran en puissance.

 

Il est compréhensible qu’un peuple cède à la force qui l’écrase, ou que des hommes se laissent envoûter par les promesses et le prestige d’un chef charismatique - le plus fort ou le plus habile.

 

Le tyran dompte le peuple. Il le considère comme sa proie ou le réduit en esclavage. Qu’il ait acquis le royaume par élection, par hérédité ou par conquête, il dénature l’autorité: au lieu de gouverner, il veut être le maître. Sylla le dictateur emprisonnait, confisquait, bannissait, condamnait... Pour être tout, il faut que les autres ne soient rien.

 

Le tyran installe partout la corruption. Il met au service de sa puissance personnelle toutes les hypocrisies. Par l’entremise des hommes de cour se répand le mal politique: cinq ou six ambitieux se font complices des méfaits du despote. Ces six contaminent bientôt six cents (trop dociles ou trop intéressés) et ceux-là six mille flattés d’obtenir quelque poste.

 

Le tyran est un «mange-peuple». Les courtisans non seulement sont des hommes perdus, mais «accoutument le peuple (...) non seulement à la servitude mais encore à la dévotion». Ainsi la tyrannie, dans sa perfidie, consiste-t-elle à «asservir les sujets les uns par les moyens des autres». Devant le gros du peuple totalement abêti, le tyran peut alors se parer des prestiges d’un dieu.

 

«La différence entre la tyrannie et le gouvernement autoritaire a toujours été que le tyran gouverne conformément à son intérêt tandis que même le plus draconien des gouvernements autoritaires est lié par des lois.» (Hannah Arendt - La crise de la culture )

 

La «servitude volontaire» est une maladie. Ce n’est donc pas un acte volontaire. L’homme peut demeurer fidèle à sa «nature» ou succomber à cette incroyable maladie qui le dénature.

 

Assurément, le Discours de la Servitude volontaire  est une critique de la tyrannie. La Boétie est l’un des premiers auteurs à dire que les sujets ne sont pas contraints, dans leur loyalisme, à une obéissance passive et aveugle: ils ont le droit et le devoir de juger le prince et de lui refuser leur soutien s’il a manqué à sa charge. Mais le Discours  n’est pas un appel à la révolte ou à la révolution. C’est un appel à la raison. La leçon de la pensée politique de La Boétie qui, dans une certaine mesure, sera reprise par Rousseau, c’est que rien n’est plus faible qu’un tyran. Le peuple seul fait lui-même sa servitude ou sa liberté parce qu’il fait ou défait le tyran. Faire le tyran, c’est le laisser être tel en étant son soutien ou son complice. Défaire le tyran, ce n’est pas le tuer. Défaire le tyran, c’est tout simplement refuser de le servir. «Soyez résolus de ne le servir plus et vous voilà libres.»

 

«Nous ne sommes pas nés seulement en possession de notre liberté, mais [aussi] avec le devoir de la défendre.» (Etienne de La Boétie - Discours de la Servitude volontaire )

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