Est-il sensé de chercher un sens à tout ?

 Le présupposé du philosophe est que tout doit pouvoir s’expliquer. Comme le scientifique, il affirme que si le sens quelquefois n’est pas clair,  il est cependant quelque part, caché ou travesti. Pourtant certaines choses, dans notre monde, semblent ne pas avoir de sens et ne pas mériter qu’on s’épuise à leur en chercher un. Alors est-il toujours bien raisonnable de chercher un sens à tout ? Sens  est un mot plurivoque par lequel on entend la signification, mais aussi l’orientation, la direction, le projet, le but. Faut-il affirmer la téléonomie quand c’est le désordre et le chaos qui s’imposent au premier regard ? La sagesse ne serait elle pas quelquefois de renoncer à comprendre ?

 

 

 Souvent la question du sens n’a pas de sens.

 

Seul le vérifiable et l’intelligible sont doués de sens et certaines choses sont absurdes. Or, l’absurde c’est l’absence de sens. Il est totalement insensé de chercher du sens à l’absence de sens.

 

«Tout» n’a pas nécessairement de sens. Selon Ludwig Wittgenstein, aucun discours sensé n’est possible sur les essences ou sur le monde considéré comme tout. Seules les propositions vérifiables ont un sens et il n’y a du sens que lorsque le discours est intelligible. «Une proposition n’est douée de sens que si elle se prête (...) à la vérification» (Tractatus logico-philosophicus ).

 

Chercher un sens n’a pas toujours du sens. Chercher du sens, c’est déterminer la finalité que l’on peut donner à un phénomène afin de l’intégrer au plan général que l’on prête à quelque intention directrice (Dieu, la Raison ou la Nature...). S’il n’y a pas d’intention directrice, il est insensé de chercher un sens, ce n’est que vaine recherche de sécurité.

 

La recherche du sens est illusoire. Nous voulons à tout prix découvrir un sens à tout parce que nous voulons que l’existence ait un sens, qu’elle tende vers une certaine fin. Cependant, selon Friedrich Nietzsche, «nous avons inventé l’idée de but: dans la réalité le but manque» (Généalogie de la morale ). Il nous faut, au contraire, comprendre l’absolue nécessité de toutes choses.

 

«Le fou se croit lui-même; avertissement pour l’homme moyen (...), s’il profère un juron, de bien se garder d’y chercher un sens» (Émile Chartier dit Alain - Sentiments, Passions et Signes ).

 

S’interroger sur le sens c’est postuler que la réalité n’est compréhensible que rapportée à autre chose qu’elle-même. Certes, le réel est parfois désordonné mais rien ne nous oblige à conférer de l’ordre à ce qui n’en a pas.

 

 

Dans le domaine de l’homme, tout doit avoir un sens.

 

Tout ce qui concerne l’homme a un sens, ou alors ce n’est pas humain. Il est sensé de chercher un sens à tout parce qu’une chose qui n’aurait aucun sens resterait hors des prises de l’intelligence.

 

La leçon de la psychanalyse. Avant les recherches de Sigmund Freud il semblait insensé de chercher un sens aux rêves, aux lapsus, aux actes manqués. Et pourtant l’analyse de l’inconscient a permis de donner sens à ce qui semblait n’en avoir point. Nous ne sommes donc pas autorisés à exiler hors des frontières de l’humain ce que nous ne comprenons pas encore. Nous n’avons pas le droit de clôturer le sens.

 

La recherche du sens est recherche de vérité. Le sens d’une chose (d’un geste, d’un mot, d’un objet, d’une œuvre...) est ce que cette chose nous fait connaître au-delà de sa matérialité. Ce sens peut être unique, simple, ou multiple et complexe, depuis le sens d’un geste jusqu’aux diverses interprétations d’une œuvre d’art. Mais, refuser le sens par crainte des interprétations fantaisistes n’est pas une solution sensée.

 

Sens et bon sens ne doivent pas être dissociés. Seul l’insensé s’arrête à l’apparence des choses. L’homme de bon sens cherche à comprendre et cherche le sens. Il n’y a pas de honte à ignorer le sens des choses, mais on n’a pas le droit de refuser un sens. Il faut toujours chercher à rendre clair ce qui était obscur, à rendre cohérent ce qui était confus.

 

«N’importe quel sens vaut mieux que pas de sens du tout» (Friedrich Nietzsche - Généalogie de la morale )

 

C’est parce qu’il y a du sens que les mouvements de l’homme sont des gestes et non de simples gesticulations. Chercher le sens a un sens: comprendre l’homme dans la situation qui est la sienne.

 


Tout donné, en tant que tel, est d’abord opaque à la connaissance rationnelle. Or, cette opacité peut être interprétée en deux sens  très différents: soit comme une réalité rebelle à tout effort de conceptualisation et vide de sens ; soit, au contraire, comme la révélation d’une obscure profondeur à explorer d’urgence. Pour qui se contente de «prendre acte» des existences, il est des ordres de la réalité ou de l’action auxquels on peut choisir de donner un sens ou non. Mais pour quiconque conçoit son existence individuelle et l’évolution de l’humanité autrement que comme une simple succession de faits bruts, la vie et l’histoire prennent, elles aussi, un sens. Il est facile de comprendre un signe algébrique, plus difficile de saisir le sens d’une conduite. Mais la tâche de la philosophie est claire: il s’agit, tout à la fois, de limiter les prétentions dogmatiques de la raison et d’assigner à l’irrationnel sa juste place car l’irrationnel n’est absurde que pour la raison comptable, il est, au contraire, plein de sens pour la personne en sa triple réalité spirituelle, organique et sociale.

«L’être l’emporte sur le non-être. Il y a une raison pour que quelque chose existe plutôt que rien.» (Gottfried Wilhelm Leibniz - De l’origine radicale des choses )

 

 

Notes

 

Finalité

Caractère de ce qui tend vers un but.

 

Lapsus

Faute d’inattention dans la parole (lapsus linguae ) ou l’écriture (lapsus calami ) consistant à dire, écrire, entendre ou lire un mot pour un autre, apparemment par hasard.

 

Téléonomie

De télos,  le but et Nomos,  la loi. Principe selon lequel  le déroulement des phénomènes se conforme à un plan et poursuit un projet.

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