"Est beau, ce qui plaît universellement sans concept"

« Est Beau ce qui plaît universellement sans concept » 

Emmanuel Kant – Critique de la faculté de juger. 

 

En préalable à toute réflexion, il est important de comprendre en premier lieu, chose que bien évidemment je vais développer, que l’universalité à laquelle Kant fait référence est une universalité de droit. En effet, comme l’a si bien montré Hume, l’expérience, à cet égard, ne peut rien décider puisqu’elle ne peut livrer, au mieux, qu’un constat de 3287889488_3c54378dba.jpggénéralité. « Est beau ce qui plaît universellement », cela ne veut pas dire : « Est beau ce qui plaît à tout le monde » mais : « Est beau ce qui DOIT plaire à tout homme ». En second lieu, il faut savoir que cette définition du Beau que nous propose Kant, n’est pas le point de départ d’une réflexion, mais le résultat d’une analyse méthodique en quatre moments du jugement de goût esthétique, une analyse qui met en lumière la spécificité de ce jugement qui  est d’être « désintéressé » et détaché de toute analyse intellectuelle. Aussi, je vous laisse deviner ce que Kant penserait de l’ «Art conceptuel » contemporain qui relègue au second plan la recherche du beau pour privilégier la mise en scène du concept. Il nous dirait, sans doute, que, dans ce cas précis, les « beaux arts » se laissent réduire aux « arts et métiers » alors que la fin de l’art est de faire oublier qu’il est aussi une technique. Les œuvres belles nous ravissent d’autant plus qu’elles semblent produites avec une souveraine facilité. Comme le dira Nietzsche : Le danseur est celui qui efface la grimace. La danse n’est belle que parce qu’elle semble aisée et que les longues heures de dur labeur sont totalement « effacées ». Mais, revenons au goût…

 

1. Différence entre le jugement subjectif de goût et le jugement objectif de connaissance.

 

1.1.          1.1 Le goût comme sensibilité immédiate.

 

Le goût est cette faculté qu’ont les hommes à distinguer immédiatement le bon du mauvais et le beau du laid. Le goût est une sensibilité immédiate. C’est tout de suite que je sais si quelque chose me plaît ou me déplaît, qu’il s’agisse d’un mets nouveau dans mon assiette ou d’une musique nouvelle à la radio. Si la musique techno ne me plaît pas, on aura beau me forcer à l’écouter ou tenter de me convaincre de sa beauté, cela ne changera pas mon goût. Elle restera toujours pour moi vacarme assourdissant à l’opposé des harmonies qui font la beauté de la musique classique. On ne peut pas me convaincre d’aimer parce que l’on ne peut convaincre qu’avec des concepts. Or, le goût est du ressort de la sensibilité et non de celui de la raison. Le jugement de connaissance vise à  produire une science et cela a du sens que de vouloir convaincre de sa vérité. Par contre, le jugement de goût produit une conscience et le plaisir se développe dans le rapport du sujet à l’objet qui lui plaît, sans la médiation de l’expérience ni l’intermédiaire du savoir. Le jugement esthétique de réflexion n’a rien d’un jugement théorique de connaissance (qui lui est un jugement déterminant). Dans un jugement réfléchissant, entendement et imagination sont considérés dans la relation qu’ils ont dans la perception d’un objet donné et le jugement esthétique est un jugement réfléchissant, c’est à dire un jugement qui n’est rapporté qu’à moi-même et qui sanctionne un certain état d’esprit créé par une condition subjective dépendant d’une concordance harmonieuse entre entendement et imagination. Est esthétique le jugement dont le principe de production est lié immédiatement (c’est à dire sans médiation ni intermédiaire) au sentiment de plaisir ou de peine. Alors que, dans un jugement déterminant (qui légifère sur l’objet), l’imagination est soumise à la règle du concept, dans un jugement réfléchissant (qui légifère sur soi), l’imagination demeure libre. Le jugement de goût exprime alors un rapport de convenance entre la liberté de l’imagination et la légalité de l’entendement. On pourrait dire, en quelque sorte, que dans le jugement de  connaissance l’imagination travaille au service de l’entendement alors que dans le jugement de goût, c’est l’entendement qui travaille au profit de l’imagination.

 

1.2. L’absence de critère pour le beau.

 

Ce qui veut dire qu’il n’y a pas de critère conceptuel du beau et du laid, du bon et du mauvais. Ce qui constitue le beau esthétique ou l’agréable sensitif, c’est le plaisir ou le déplaisir que provoque en moi la contemplation d’une œuvre ou la dégustation d’un mets. Est agréable ce qui me fait plaisir, est beau ce qui me plaît. Avoir du goût, c’est être capable de juger du beau. Mais cela ne signifie pas pourtant que l’on puisse dire : « à chacun son goût. Cela reviendrait à dire: il n’y a pas de goût, c’est-à-dire pas de jugement esthétique qui puisse légitimement prétendre à l’assentiment universel.» Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger. Or, cette prétention existe : Cela n’aurait aucun sens que de dire « c’est beau pour moi ». D’ailleurs, vous le savez bien et si de gustibus et coloribus non est disputandum (des goûts et des couleurs il n’y a pas à disputer), c’est parce que le jugement de goût ne se discute pas. La discussion n’a de sens que si j’admets, au moins à titre de possible, la valeur des arguments de l’autre. Or le beau est sans argument et mon jugement catégorique quoique je ne sois nullement en mesure de l’expliquer. Quiconque ne partage pas l’avis que je donne se trouve relégué dans la réclusion de l’absence de goût ou pire, du mauvais goût. Puisque l’appréhension du beau produit la concordance sensibilité/entendement, on pourrait espérer trouver cette concordance dans l’objectivité du beau, mais le plaisir du Beau est essentiellement subjectif. Le jugement de goût, qui me fait dire qu’un objet est beau, ne produit aucun savoir. Il n’a donc pas besoin d’être objectif. Je constate, en moi-même, une satisfaction due à la contemplation de l’objet, et je le déclare beau. Le sentiment du Beau n’est pas un jugement de connaissance. Pour savoir si une chose est belle ou non, je n’ai pas besoin de rapporter la représentation que j’en ai à la chose elle-même pour vérifier ma représentation et produire une connaissance. Je rapporte ma représentation à mon propre sentiment de plaisir ou de peine. Et je juge beau l’objet dont la contemplation produit en moi du plaisir. Ce qui importe c’est ce qui ce passe en moi. C’est librement que je dis d’une chose qu’elle est belle alors que le concept me contraint. Que ce soit en morale ou en logique, la raison s’impose à la sensibilité alors qu’en art, je suis libéré de cette nécessité.

 

2. Différence entre le beau et les autres valeurs du jugement.

 

2.1. Le vrai, le bien, l’agréable et le beau.

 

En effet, lorsque quelque chose est vrai, je suis forcé de le reconnaître comme tel. Je vais d’ailleurs dire que « je me rends à l’évidence », c’est à dire bien sûr que je la rejoins, que je m’y rends, mais aussi que, malgré toute ma résistance, je ne peux que me rendre devant la toute puissance de la vérité. Lorsqu’une action est méritoire, je suis obligé de l’estimer. Comme vous le savez, l’impératif moral est « catégorique apodictique ». Dans les deux cas, je suis déterminé à juger conformément à une loi (scientifique ou morale), alors que c’est de ma propre initiative que j’accorde ma faveur quand je dis beau l’objet qui me plaît. La faculté de juger le Beau, comme nous l’avons vu, c’est le goût. Si Emmanuel Kant qualifie de goût l’appréhension du beau, ce n’est pas par hasard. Le goût, c’est d’abord le goût d’un plat, d’un vin, c’est le goût comme sensation très personnelle. Malgré toutes les différences, la faculté sensitive du goût et le goût esthétique ont en commun comme une sorte de spontanéité irréfléchie. «Le jugement de goût est (...) <un jugement> dont le principe déterminant ne peut être que subjectif. » (Emmanuel Kant - Critique de la faculté de juger ). Mais il ne faut pas confondre le Beau et l’agréable. Le plaisir de la satisfaction subjective sensitive est local et intéressé, alors que la satisfaction esthétique est totale et désintéressée. Si j’aime le foie gras, mon plaisir est lié à la possession et à la consommation du produit et je n’envisage de le partager que dans la mesure où j’en ai suffisamment. Si j’aime Mozart, mon plaisir n’est pas dans l’épreuve de la possession et j’aime partager ce plaisir avec tous les amateurs. La satisfaction esthétique peut alors apparaître comme un comble sublimé du plaisir. Le meilleur bien-être que l’on puisse imaginer, c’est d’être sans différence à soi et sans division et c’est ce que réalise le sentiment du beau qui témoigne d’une unité suprasensible de toutes nos facultés.

 

2.2. La contemplation du beau est désintéressée.

 

Dans le plaisir lié à l’agréable, il y a toujours le sentiment d’une dépendance, d’un asservissement à l’objet de la jouissance. Au contraire, la satisfaction esthétique nous dispose dans l’harmonie de la sensibilité et de la raison parce que l’œuvre d’art nous laisse libre. L’intérêt, c’est ce qui est entre moi et la chose, alors que la satisfaction esthétique est sans médiation. C’est parce que la contemplation du Beau est totalement désintéressée qu’elle dépasse radicalement tout intérêt. Mais dire que la satisfaction esthétique est désintéressée, ce n’est pas dire qu’elle est dénuée de passion : Il est impossible de tolérer pour le Beau la relativité contingente de l’agréable. Le Beau doit être le même pour tous. Malgré son caractère de plaisir, essentiellement subjectif, personnel et variable, le jugement esthétique est universel. L’état subjectif provoqué en moi par la contemplation est universellement communicable. Quoique subjectif, le goût esthétique n’est pas relatif. Dans le plaisir de l’agréable, je conçois sans peine que ce qui me plaît (la saveur d’un met, la couleur d’une étoffe) puisse ne pas plaire à autrui. Par contre, dans le sentiment du Beau, j’ai toujours l'impression que ce que j’appelle une œuvre d’art possède une propriété objective interne d’être belle. Le Beau ne peut pas ne pas plaire. Aucun sujet esthétique ne peut s’empêcher de rapprocher son jugement de goût d’un jugement de vérité. Le Beau se présente à nous comme s’il possédait la force de l’évidence. Quand je juge que quelque chose est beau, je suis comme élevé au dessus de mon individualité particulière: je m’éprouve comme sujet universel. Quand je prononce un jugement sur le Beau, celui-ci requiert l’assentiment de tous mes semblables. Le jugement de goût est désintéressé. Dans le jugement de goût, je ne porte pas d’intérêt à l’existence de l’objet et c’est pour cela que mon jugement peut être universel. En effet, l’intérêt, c’est toujours du relatif alors que l’image que je contemple me plaît comme elle doit plaire à quiconque puisque la conscience esthétique n’est pas désir de possession. «Ce que je nommeagréable  produit effectivement  en moi du plaisir. Mais l’on pense que le beau  possède une relation nécessaire  à la satisfaction.» (Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger). Le plaisir que procure la beauté n’est rattaché ni à l’existence ni à la possession de quelque chose. C’est pourquoi il se veut universel. En esthétique, subjectif ne veut pas dire relatif à une opinion particulière. L’art opère une véritable purification des sens, le Beau nous prépare à aimer quelque chose d’une façon désintéressée. 

 

3. L’universalité subjective.

 

3.1. Le goût se veut pur et impartial.

 

«Le jugement de goût prétend obtenir l’adhésion de tous; et celui qui déclare une chose belle, estime que chacun devrait  donner son assentiment  à l’objet considéré et aussi le déclarer comme beau.» (Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger ). Tout le monde s’accorde à reconnaître que le Beau doit être le même pour tous, mais tout le monde n’est pas d’accord sur l’attribution de la qualité de beau. C’est là qu'est la spécificité du jugement de goût esthétique. Une illusion m’amène à penser que l’objet que je trouve beau devra être reconnu comme tel par tout autre que moi. Le jugement de goût se prend pour un jugement de connaissance parce que la satisfaction esthétique semble objective et universelle. En matière de goût, nous sommes doués d’une sensibilité aussi péremptoire qu’elle est impossible à expliquer. Le goût ni ne se commande, ni ne se persuade. Pourtant, il se veut pur et impartial parce que détaché de toute inclination (contrairement au plaisir de l’agréable) et de tout respect (contrairement à la satisfaction morale). En effet, selon Emmanuel Kant, «est beau  ce qui plaît universellement sans concept». Ce qui est beau, ce n’est pas seulement ce qui « me plaît à moi ». Le beau n’est pas non plus ce qui est déterminé par le concept d’une fin et d’une règle liée à une époque ou une culture (ce que l’on appelle quelquefois l’académisme). C’est pourquoi il convient de distinguer entre la production courante des œuvres de série qui constitue la fonction vulgaire de l’art au niveau de la société et le surgissement des chefs d’œuvre qui se situent en dehors du temps et de l’espace.

 

3.2. Le goût est au delà du relativisme subjectif.

 

La subjectivité qui décrète la beauté a un caractère universel parce qu’elle est au point de rencontre entre la raison et la sensibilité, dans le libre jeu de la sensibilité, de l’entendement et de l’imagination qui n’est plus la médiatrice entre la raison et la sensibilité, mais ce qui les accorde et les réconcilie. Ce qui plaît universellement désigne la sensibilité esthétique de tout être humain et non pas la sensibilité particulière qui me distingue en tant qu’individu particulier qui a ses goûts, ses préférences et ses rejets. La sensibilité esthétique suppose la mise entre parenthèse de l’ordre égocentrique que constitue l’agréable ou l’utile. Le beau nous procure une satisfaction désintéressée et puisque la satisfaction du beau est exempte de tout concept déterminé, elle doit pouvoir être ressentie par tous. Il n’en n’est pas de même avec l’ordre de l’agréable. Je peux dire que le goût d’un foie gras accompagné d’un Gaillac m’est agréable à moi, et non qu’il est agréable. On peut faire la même remarque sur l’utile, je ne peux pas dire d’un objet qu’il est utile car son utilité sera toujours relative à un usage déterminé. Or le beau va justement au-delà du relativisme subjectif, si bien, qu’à la limite, il serait possible de dire : cela me plaît au niveau de l’esthétique, mais cela ne me plaît pas au niveau de l’agréable (un beau tableau peut parfaitement présenter des choses désagréables). Cependant, si la beauté est universelle, ce n’est pas du tout parce que c’est la chose qui est belle. La chose comporte seulement l’harmonie. Il faut encore que cette harmonie soit rencontrée par une sensibilité éveillée et disponible.

 

3.3. L’œuvre belle ne l’est jamais en application de règles.

 

La beauté n’est pas exactement dans l’objet pense Kant, elle est dans une harmonie naturelle entre nos facultés sensibles et nos facultés intellectuelles, harmonie qui doit être valable pour tout homme. Si Kant a raison, il est tout à fait possible de faire écouter du Verdi à un homme d’une culture différente. Si c’est un homme, il est comme tout homme, doté d’une raison et d’une sensibilité et il sera sensible à la beauté de la musique. La brillante interprétation du Requiem de Verdi par la jeune chef chinoise Yip Wing-sie en est une lumineuse illustration. La beauté parle à l’âme, à l’unité entre la sensibilitéet la raison, entre le corps et l’esprit. Kant dit « sans concept ». La beauté n’est pas affaire de concept et c’est la raison pour laquelle il est impossible de convaincre qu’une œuvre est belle. Vouloir convaincre que le Requiem de Verdi est une belle œuvre n’a pas de sens. Pour convaincre, nous nous servons de raisons, d’arguments, de justifications, de concepts donc. Avec des concepts, on peut tout démontrer, démontrer une chose et son contraire. Je peux avec des concepts, éblouir le novice et faire étalage de mon savoir en matière d’art. Avec des concepts, je peux analyser dans le détail la technique de l’artiste, montrer comment l’œuvre est structurée et comment l’artiste s’y est pris. C’est avec ce genre de considérations que l’on pourra discourir longuement sur le nombre des instruments utilisés ou sur la tessiture des chanteurs. Va-t-on pour autant convaincre de la beauté celui qui n’a rien senti ? Que nenni ! Le comble de l’art est de se faire oublier comme « art ». Pour qu’une œuvre soit belle, il ne faut surtout pas qu’elle apparaisse comme l’application d’une règle ou d’une recette. Ce n’est pas la norme qui précède l’œuvre, mais l’œuvre elle-même qui est normative. La beauté n’est pas un modèle dont les œuvres belles seraient des copies. Une belle œuvre n’est pas la représentation d’une belle chose, mais la belle présentation d’une chose et la beauté ne peut pas être relative à une fin.

 

4. La finalité sans fin.

 

4.1. Beauté adhérente et beauté non adhérente.

 

En effet, quand la raison ou la volonté vise une fin, elle le fait en fonction d'un concept. « La beauté de l’homme, la beauté d’un cheval, d’un édifice, suppose un concept d’une fin, qui détermine ce que la chose doit être et par conséquent un concept de perfection ; il s’agit donc de beauté adhérente » Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger. Dans le terme « perfection » Kant désigne ici la conformité achevée à une norme. De là suit que le jugement de goût, qui s’adresse à une beauté adhérente, risque toujours d’être impur, pour autant qu’il est contaminé par le concept de la fin et la perfection qui lui est attachée. Mais la finalité peut se présenter de manière pure, comme un état d’esprit. C'est cela le beau : la finalité subjective dans la représentation d'un objet, sans aucune fin, ni objective, ni subjective. Ce n’est pas l’objet qui procure une satisfaction, mais la représentation de l’objet et celle-ci est purement contemplative, sans concept, ni attrait, ni intérêt quel qu’il soit. Nous avons plaisir à utiliser nos facultés de connaissance, nous nous arrêtons devant le beau, et cette fin se suffit à elle-même. C'est le jugement esthétique. « Dans l’appréciation d’une libre beauté (suivant la forme) le jugement de goût est pur. On ne suppose pas le concept de quelque fin pour laquelle servirait les éléments divers de l’objet donné et que celui-ci devrait représenter » Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger. Dans l’art humain, nous dit Kant, cette forme de beauté libre existe aussi, à côté des représentations à caractère figuratif : Kant donne l’exemple des dessins à la grecque, de la musique d’improvisation sans thème et même de toute la musique sans texte. Dans pareil cas, les motifs « ne signifient rien en eux-mêmes, ils ne représentent rien, aucun objet sous un concept déterminé et sont de libres beautés » Un objet peut nous paraître beau sans qu'on en ait un concept. «Des fleurs, des dessins libres, des traits entrelacés sans intention les uns dans les autres [...] ne signifient rien, ne dépendent d'aucun concept déterminé et plaisent pourtant.» Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger. Vous remarquerez la surprenante modernité de Kant qui nous explique à l’avance ce que les artistes non représentatifs du XXème siècle vont nous montrer : La beauté n’est pas dans le motif.

 

4.2. La finalité sans fin, c’est l’harmonie.

 

Kant a une expression très explicite pour dire cela, il dit que le «Beau est une finalité sans fin ». Ce qui veut dire qu’un objet est jugé beau quand ses éléments sont à l’égard du tout dans le même rapport que les parties d’un organismes à l’égard de l’organisme tout entier, ou les moyens à l’égard de la fin, mais sans que cette adaptation soit considérée comme servant en réalité à aucune fin soit utilitaire (l’agréable), soit morale (le bien). Il est possible, en adoptant un point de vue objectif et scientifique de trouver une fin. La fin détermine ce que la forme doit être pour autant qu’elle sert à quelque chose. « Ce que doit être une fleur, peu le savent, hormis le botaniste et même celui-ci, qui reconnaît dans la fleur l’organe de fécondation de la plante, ne prend pas garde à cette fin naturelle quand il en juge suivant le goût » Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger. Ce n’est pas avec sa science objective que le botaniste apprécie la beauté de la fleur, c’est avec sa sensibilité subjective. La fleur est tenue pour belle parce qu'en la percevant on y trouve une certaine finalité (naturelle), mais comme nous ne sommes pas en mesure de savoir quelle est cette finalité, qui reste pour nous indéterminée, le seul jugement que nous puissions porter est subjectif: c'est un jugement de goût. Pour qu'il y ait beauté, il faut que l'objet soit organisé en fonction d'une fin; mais cette fin ne doit pas être représentée, il faut qu'elle soit manquante, car alors seulement, du fait de ce manque, de cette absence de fin, nous sommes conduits à émettre un jugement de goût. La matière métamorphosée par l’artiste révèle tout autre chose que ce que dévoile la science ou l’objet technique. La beauté ne peut-être l’objet d’une analyse, car l’analyse objective décompose et que toute décomposition tue l’unité, or il n’y a pas de beauté sans le sens de l’unité. De même, il n’y a pas de beauté là où le concept règne seul et sans partage. Si la mathématique de l’harmonie ne concernait que le concept seul, elle serait seulement un objet pour la pensée et elle laisserait l’âme insensible. C’est l’âme, c’est à dire l’unité de toutes nos facultés qui éprouve ce que l’harmonie livre de beauté. La finalité sans fin, c’est la manière dont une chose nous apparaît, sans référence à une fonction, à une règle ou à un modèle général, en résumé sans concept, comme ayant une beauté propre et c’est pour cela que l’on peut conclure avec Kant : « Est beau ce qui plaît universellement sans concept »

 

 

 

Grayscale © 2014 -  Hébergé par Overblog