Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 18:08

En cette période de campagne électorale, les débats et autres tables rondes semblent avoir une importance majeure en politique. En influençant voire en manipulant l’opinion, les journalistes politiques semblent capables de faire et défaire les gouvernements. Mais ils n’ont que le pouvoir qu’on leur donne. Ils sont le reflet de l’opinion et non sa source, même si le journalisme politique est le « quatrième pouvoir ».

 

En éclairant le citoyen sur les tenants et les aboutissants des discours politiques de ceux qui prétendent diriger le pays, les journalistes ont une influence qui est un véritable pouvoir politique.

 

La politique a quatre têtes. Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu, a énoncé le principe de la séparation des pouvoirs, au terme duquel les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire doivent être soigneusement distingués. Le problème ne se posait pas à son époque, il se pose aujourd’hui: si l’on veut comprendre «le» ou «la» politique, il est nécessaire de prendre en compte le «quatrième pouvoir», celui de la presse.

 

Le journaliste fait œuvre politique. Un exemple s’impose, celui du Canard Enchaîné. Par l’humour, ce journal prétend ouvrir les voies de la lucidité et susciter l’indignation. Tous les scandales politico-financiers ont été révélés par lui. Ce sont les journalistes du Canard  qui sont à l’origine de la plupart des grandes remises en cause de la politique du moment. Dans de tels cas, le journaliste politique fait la politique.

 

Le journaliste a une responsabilité politique. Les messages des journalistes politiques atteignent d’abord certaines personnes plus impliquées ou plus influentes que les autres qui vont, dans un second temps, jouer le rôle de relais et diffuser plus largement l’information. Mais c’est le journaliste politique qui est à l’origine du processus.

 

«Comme il importe plus, en politique, de justifier que de faire, les mots y ont plus d’importance que les choses.» (Bernard Grasset - Remarques sur l’action )

 

Lorsque le citoyen reçoit une information, elle a été déjà mise en forme par le journaliste politique. Il a donc le pouvoir de faire l’opinion. Dans cette mesure, c’est lui qui, modelant l’opinion, fait la politique.

 

Les journalistes politiques font de la politique, interviennent au niveau du politique, mais ils ne font pas la politique, car la Politique, c’est la science de l’organisation et non celle du commentaire.

 

Le journaliste politique fait d’abord du spectacle.Par l’importance accordée aux images, les médias encouragent la «vedettisation» de la scène politique. La presse et la télévision sont de plus en plus amenées à négliger les idées au profit de la présentation d’affrontements de personnalités qui captent l’attention et frappent l’imagination.

 

Le journalisme politique, c’est l’art de la mise en scène.Les techniques audio-visuelles permettent la victoire de l’instant (le scoop). C’est le triomphe de l’émotion instinctive et du sensationnel qui engage la politique dans l’art du paraître, ce qui fait dire à Georges Balandier dans Le Pouvoir sur scènes : «Le mal démocratique, c’est l’anesthésie cathodique».

 

L’influence du journaliste est «filtrée». Selon les sociologues américains Paul Lazarfeld et Elihu Katz, tout individu a tendance à se fermer aux messages qui ne le concernent pas. En effet, l’attention à une information est motivée par la relation personnelle ou sociale que l’on entretient avec cette information et le journaliste n’a que l’influence que l’auditeur ou lecteur veut bien qu’il ait.

 

«La presse (...) sert la pratique du pouvoir. Mais négativement. Elle prépare des vedettes, le bavardage des meneurs de jeu et des pseudo-compétences.» (Roger Dutheil - Le journal unanimiste  in Esprit  )

 

Il ne faut pas donner au journaliste politique plus d’importance qu’il n’en a. Capable de faire d’une information et d’un commentaire, un événement médiatique, il n’a cependant pas le pouvoir d’en faire un fait politique.

 

La croyance dans l’influence des médias, notamment de la télévision, est très répandue tant chez les citoyens que chez les hommes politiques. Mais la vérité, est plus complexe. Les individus ne sont pas des consommateurs passifs de messages médiatiques politiques. Ceux-ci ne font que conforter des opinions déjà présentes comme le remarquait déjà Alain dans l’un de ses Propos :«La puissance de la Grande Presse, je n’y crois pas. Un journal exprime ceux qui le lisent et ceux qui l’aiment.» Mais, de même que la toute puissance des médias est un fantasme, leur totale innocence est un mythe. Ce sont les journalistes politiques qui opèrent le choix des données politiques considérées comme les plus importantes et, s’ils ne disent pas ce qu’il faut penser, ils indiquent toujours ce à quoi il faut penser.

 

«Si l’on veut connaître la puissance vraie de la presse, il ne faut jamais faire attention à ce qu’elle dit, mais à la manière dont on l’écoute.» (Alexis de Tocqueville - La Démocratie en Amérique )

 

 

Notes et commentaires

 

Médias

Les médias désignent l’ensemble des supports techniques qui permettent la communication (écrite, orale ou visuelle) d’information de toute nature.

 

Politique

Le terme «politique» s’utilise au masculin comme au féminin. «Le» politique renvoie à l’idée d’un ordre indispensable à la vie en commun. «La» politique définit une activité spécialisée dans l’affrontement entre candidats au pouvoir/ ce que les journalistes politiques appellent «la politique politicienne».

Par bernardducret - Publié dans : Sciences humaines - Communauté : Haute-Savoie.com
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Jeudi 24 novembre 2011 4 24 /11 /Nov /2011 08:55

Rien ne se produit sans raison. Il n’y a de hasard qu’au regard d’une interprétation humaine ignorante des causes d’un phénomène. Cependant, raison doit rester modeste pour être saine, car la cohérence de l’univers n’est pas totale

 

L’univers est cohérent: il n’y a pas de phénomène sans cause.

 

La contingence n’existe pas. Ce que nous appelons hasard, c’est un phénomène déterminé produit par des causes précises. Mais notre ignorance des lois nous laisse croire que nous ne pouvions pas le prévoir.

 

Le hasard c’est quand la cause d’un événement nous échappe. L’impuissance où nous nous trouvons d’utiliser le principe de causalité ne doit pas nous faire douter du caractère absolu et nécessaire de ce principe. Quelquefois nous prenons pour cause ce qui ne l’est pas; mais cette méprise où nous tombons en appliquant inconsidérément la causalité ne doit pas avoir pour résultat de nous faire remettre en question la nécessité d’une cause pour tout effet.

 

Pour une «intelligence supérieure» il n’y aurait pas de hasard. Comme Laplace l’a montré en 1814 dans son Essai philosophique sur les probabilités  (cité par Cournot), une intelligence qui connaîtrait toutes les lois de la nature et qui serait assez étendue pour analyser toutes les données ne pourrait avoir aucune incertitude: «l’avenir comme le passé serait présent à ses yeux».

 

C’est l’ordre qui est premier . «L’idée de l’ordre ne peut nous être donnée que par l’ordre lui-même» (Antoine Augustin Cournot - Essai sur les fondements de nos connaissances ). La tâche de la raison est donc de saisir un ordre rationnel au delà du déroulement des faits particuliers dont on n’aperçoit pas d’abord la logique de façon à rendre intelligible ce qui se présente au premier abord comme un chaos d’événements.

 

«De même que toute chose doit avoir sa raison, ainsi tout ce que nous appelons événement doit avoir une cause.» (Antoine Augustin Cournot - Essai sur lefondement de nos connaissances )

 

La notion de hasard n’est que l’expression de la faiblesse de l’esprit humain. La tâche de la raison est de chercher les liaisons, de saisir l’ordre suivant lequel s’enchaînent les faits et les lois. 

 

La réduction à une loi universelle est un faux idéal.

 

L’unité rationnelle du monde est partielle. Elle laisse une place à des faits purs et simples, sans raison, qui seront dits aléatoires ou fortuits c’est à dire dus au hasard, car cause et raison sont choses différentes.

 

Un événement dépend le plus souvent de plusieurs causes. Des séries causales peuvent se croiser. Chaque série a sa cohérence interne mais leur rencontre est un accident et l’événement qui en résulte est alors fortuit. Les lois physiques qui amènent une tuile à tomber sur le sol n’ont rien d’aléatoire; les mobiles psychologiques qui me poussent à sortir n’ont rien de fortuit. Par contre la rencontre de la tuile et de ma tête ne peut être qu’un événement du au hasard, c’est à dire à la rencontre occasionnelle de deux séries causales indépendantes.

 

Il y a une objectivité du hasard. Les séries causales sont nécessaires, seule, leur rencontre est hasardeuse et, par conséquent, imprévisible. Mais cette imprévisibilité n’est pas due aux défauts de l’entendement humain, elle est objective : Les causes naturelles d’une série sont indépendantes de celles de l’autre. Il est donc impossible de prédire une conjonction qui n’obéit à aucune nécessité.

 

La raison est régulatrice. Elle gouverne et critique ses propres résultats. Mais le principe régulateur suprême, tiré de l’idée d’ordre, ne donne que de hautes probabilités. Tout n’est pas démontrable, même dans les sciences,  et la probabilité a des degrés.

 

 

«Le bon sens dit qu’il y a des séries solidaires et des séries indépendantes.» (Antoine Augustin Cournot - Essai sur le fondement de nos connaissances )

 

L’événement est sans raison mais le concept de hasard est fondé en raison. Le recours au probable n’est pas complaisance, pour une pensée sans rigueur. L’idée de certitude doit laisser place à celle de «haute probabilité».

 

Il y a des séries causales dépendantes les unes des autres, solidaires, et coordonnées de façon systématique; et des séries totalement indépendantes. De là vient le fait que «tout» n’est pas prévisible. Les séries indépendantes peuvent demeurer séparées «comme deux petits mondes, dans chacun desquels on peut observer un enchaînement  de causes et d’effets qui se développent simultanément sans avoir entre eux de connexion» (Antoine AugustinCournot - Essai sur le fondement de nos connaissances) . Elles peuvent aussi se rencontrer et produire ce que l’on doit appeler un fruit du hasard. L’indépendance des séries n’est pas due à notre ignorance. Elle est véritable. C’est pourquoi, il y aurait encore du hasard, pour une intelligence supérieure «qui saurait démêler toutes les causes et en suivre tous les effets».(Antoine Augustin Cournot - Essai sur le fondement de nos connaissances ). Lorsque deux séries sont coordonnées par des principes différents et se rencontrent, se produit alors un accident au sens le plus banal du mot.

 

«Les événements amenés par la combinaison ou la rencontre d’autres événements qui appartiennent à des séries indépendantes les unes des autres, sont ce qu’on nomme des événements fortuits ou des résultats du hasard. » (Antoine Augustin Cournot - Essai sur le fondement d nos connaissances.).

 

 

Notes et commentaires

 

Aléatoire

Se dit de ce qui relève du hasard en ce que l’événement n’est pas prévisible, qu’il est inopiné.

 

Contingence

Caractère de ce qui aurait pu ne pas arriver.

 

Fortuit

Caractère de ce qui arrive sans cause identifiable.

 

Principe de causalité

Il n’y a pas d’événement sans cause. Tous les phénomènes sont déterminés et peuvent être prévus.

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Samedi 19 novembre 2011 6 19 /11 /Nov /2011 10:22

La fonction du travail étant d’assurer la subsistance, la perte de l’emploi est d’abord un préjudice matériel. Mais un emploi ne rapporte pas que du gain: il est d’abord le moyen de s’intégrer à une société pour y exister.

 

L’activité laborieuse est indispensable pour survivre.

 

Le travail est l’activité fondamentale de l’homme parce que, par elle, il assure la satisfaction de ses besoins vitaux. Lorsque le chômage le prive de toute source de revenus, le premier mal est d’ordre matériel.

 

L’homme ne travaille que pour gagner sa vie. Le travail humain est, en droit, source de toute richesse. Le chômage c’est la perte d’un emploi permettant à l’homme d’acquérir un certain nombre de biens de consommation. Le préjudice subi est donc essentiellement matériel. En effet, travail vient du latin «trepalium» qui désignait un instrument de contrainte au moyen duquel on attachait le bétail. Le chômage comme privation de travail ne serait que privation de souffrance s’il n’était pas aussi privation de ressources.

 

L’absence de travail n’est pas, en soi, pénible. Le travail est l’activité humaine la plus proche de l’animalité, de la nécessité biologique, puisque son but est de satisfaire nos besoins. Le produit du travail est destiné à être consommé. La loi du travail est donc  la reproduction indéfinie d’objets et d’actes  accomplis pour produire ces objets. Ce n’est qu’une répétition monotone du cycle production / consommation sans autre intérêt que la satisfaction des besoins. Au contraire, le loisir studieux, paisible, intelligent et heureux dont l’emploi nous prive quand il est un esclavage au travail, est, jusqu’à plus ample informé, la seule fin digne d’une existence humaine.

 

«La grande majorité des hommes ne travaille que sous la contrainte de la nécessité. Il y a une aversion naturelle pour le travail» (Sigmund Freud).

 

Le chômage c’est, avant toute autre chose, la privation d’un emploi et une privation d’emploi c’est primordialement une privation de salaire. Le chômage est donc un dommage principalement matériel.

 

On ne travaille pas seulement pour ne pas être au chômage.

 

C’est par le travail que l’homme produit son humanité. Dans un emploi l’homme se reconnaît et s’affirme. Le chômeur  a perdu cette maîtrise du monde et de soi qui permet d’exister et c’est un mal bien plus grand que la perte du gain.

 

Même sans problème matériel, le chômage est un drame. On commence par venir reconnaître le pointage d’un air détaché, puis on est entraîné dans la spirale descendante de la visite bimensuelle de plus en plus inutile. Alors le chômage est ressenti comme une honte que l’on porte dans le cerne des yeux, le tremblement des mains, le regard traqué. La réalité moderne du chômage et de l’exclusion qu’il entraîne doit nous amener à repenser le statut du travail dans nos sociétés. Notre métier nous accompagne sans cesse parce qu’il fait partie de nous-mêmes.

 

C’est l’emploi qui nous donne un rôle social. Par notre travail, nous jouons un rôle dans la société et ce rôle nous ne le distinguons pas de nous-mêmes. Nous sommes le boulanger, le facteur ou l’instituteur non seulement sur nos cartes de visite, mais dans notre existence toute entière. Si le chômage nous arrache notre rôle social, il peut arriver   que nous ne nous reconnaissions plus nous-mêmes, que nous nous sentions tout prêt de ne plus exister. Dépossédé de son rôle, le chômeur cesse de jouer celui-ci dans l’esprit des autres. Il arrive donc à douter de sa propre réalité car il n’y  a pour l’homme qu’une seule façon d’être sûr de vivre, c’est d’être utile aux autres dans la société.

 

«Le travail est indispensable à l’individu pour maintenir et justifier son existence au sein de la société» (Sigmund Freud).

 

Le chômeur souffre beaucoup plus du sentiment d’être devenu inutile que de la diminution de ses revenus voire de leur perte. Le plus grand mal du chômage c’est l’exclusion qu’il implique.

 

Dans le chômage il  y a, bien sûr, le préjudice matériel qui peut être énorme autant pour le chômeur en difficulté que pour la société qui tente de l’assister; mais il y a aussi le risque sans doute encore plus grave de voir  le travail des hommes comme une réalité négligeable manipulable au gré des nécessités de l’économie. L’entreprise exige de plus en plus de travail de la part de ceux qui «ont la chance d’avoir un emploi». ce qui revient à faire porter par un nombre de plus en plus restreint de travailleurs tout le poids de la production des richesses. Les hommes mis de côté par ce système peuvent finir par croire qu’il sont de trop. C’est l’effet le plus pernicieux du phénomène «chômage». Ce qui risque de se dégrader, c’est la valeur que l’on accorde au travail. Or ce n’est pas le travail qui manque, ce qui manque ce sont les emplois.

 

«Le travail ne crée pas seulement des valeurs matérielles mais quelque chose de bien plus grand: la certitude de l’homme en la puissance de sa raison et en sa mission qui est de vaincre, par sa volonté raisonnée, toutes les résistances.» (Maxime Gorki)

 

Notes et commentaires

Contrairement à ce que dit la tradition, le travail n’est pas une malédiction, c’est son absence sous la forme du chômage qui est une tragédie. La première question que notre société pose à l’individu est: «Que faites-vous dans la vie?». «Celui qui ne travaille pas» n’est pas seulement exclu du monde du travail, il est hors de toute référence, en marge de la société, réduit à n’être qu’un «demandeur d’emploi».

 

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Vendredi 18 novembre 2011 5 18 /11 /Nov /2011 18:55

En 1904 Alain déclare : «L’inconscient? Un cri de poulet mort!» La psychanalyse a vingt ans et tous les penseurs sérieux croient qu’il s’agit d’un divertissement pour bourgeois blasés. Depuis, cette discipline a grandi en force et en sagesse et plus personne ne se permet de douter de la réalité de l' inconscient mais certains pensent encore que l’on accorde à cette investigation une importance trop grande, ainsi Chaumeix qui écrit :«Satan fait aujourd’hui de la psychanalyse, il a trouvé ce moyen pour excuser nos fautes». Une telle affirmation fait problème et pose la question de savoir si la recherche analytique a une influence directe sur notre conception du Bien et du Mal. En effet, si, comme semble le craindre Chaumeix, la psychanalyse est capable d’excuser nos fautes, nous sommes en droit de nous demander si les notions de Bien et de Mal ont une quelconque réalité. N’est-ce pas précisément ce que pourrait désirer un prince des ténèbres qui souhaiterait que l’homme se perde en oubliant le Bien?

 

 

La psychanalyse est satanique 

 

Si l’inconscient est explication de mon comportement, je ne suis pas responsable. La faute n’existe que sous la condition de la responsabilité car être coupable, c’est avoir à répondre de ses actes. Lorsque c’est l’ inconscient (par définition non maîtrisable) qui est la cause de mes agissements, je ne peux pas considérer que je suis responsable puisque je ne suis pas maître des actes dont je  suis l’auteur.«La recherche psychologique [...] se propose de montrer au moi  qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison.» (Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse ). Si la psychanalyse est capable d’affirmer que mes actes sont de l’ordre de la causalité, je peux revendiquer l’irresponsabilité.

 

Il ne peut pas y avoir de liberté sans responsabilité. Si je ne suis pas responsable c’est parce que ce n’est pas «moi» qui agit (c’est l’inconscient et l’inconscient n’est pas «moi»). Or, si ce n’est pas moi qui agit, il est impossible de considérer que je puisse avoir à répondre de quoi que ce soit. Si je n’ai pas à répondre c’est parce que je ne suis pas autonome et sans l’idée de liberté il est impossible d’envisager la moralité.

 

Si je ne suis pas libre, je ne peux pas être fautif. Le «péché», c’est la transgression de la loi divine, la conscience de la faute devant Dieu, un écart que je dois expier car, connaissant le Bien, j’ai fait le Mal. Mais, si je ne suis pas libre, il m’est impossible de faire volontairement un écart et par conséquent il n’y a jamais de faute. La psychanalyse en expliquant les causes du comportement fautif, disculpe l’homme qui peut alors se croire innocent pour le plus grand plaisir de Satan qui sait que l’enfer est pavé de bonnes intentions.

 

La psychanalyse, c’est aussi une thérapeutique 

 

Avant d’être explication, la psychanalyse est soin. Il ne faut jamais oublier que la psychanalyse concerne d’abord le malade qui souffre et que l’on veut soulager. Le service d’autrui n’est pas une spécialité de Satan. Lorsque la psychanalyse délivre l’ homme de ses sentiments de culpabilité, elle le rend capable d’agir à nouveau et ne fait donc pas plus de mal que le confesseur. Pour soigner, il faut comprendre et comprendre ce n’est pas nécessairement excuser. Le psychanalyste est aussi celui qui déclare le coupable «accessible à une sanction pénale».

 

La psychanalyse est aussi une science. Il ne faudrait pas faire à la psychanalyse le procès de Galilée. Le «moi» n’est pas maître de tout et la psychanalyse a montré que la conscience n’est pas ce qu’elle croyait être mais l’ hypothèse de l’ inconscient n’ autorise pas l’ alibi de l’ inconscience. Seule l’ ignorance est mauvaise conseillère et il ne faut pas craindre la science, il suffit d’en maîtriser les effets.


La connaissance des déterminismes autorise la liberté. La psychanalyse apprend à l’homme que la liberté est à faire et que l’ homme « n’est que ce qu’ il fait et ce faisant se fait» (Jean-Paul Sartre, l’ être et le néant ). Il y a dans la liberté humaine la possibilité de transformer les obstacles en tremplin et les déterminismes en outils. Si la liberté n’est pas mise en cause par la psychanalyse, la morale ne l’est pas non plus et les craintes de Chaumeix ne sont pas justifiées.

 

Quel statut pour la psychanalyse ?


 "Sapience n'entre pas en âme malivole et science sans conscience n'est que ruine de l'âme" (François Rabelais). La psychanalyse n'est pas à craindre plus que n'importe quelle science, n'importe quel art, n'importe quel savoir faire, elle n'est ni bonne ni mauvaise, mais l'usage que l'on en fait peut être condamnable. Si on se sert de la psychanalyse pour affirmer que la liberté n'existe pas, on autorise toutes les exactions. C'est pour cette raison que l'on peut souhaiter une déontologie pour éviter toute démonologie.

 

La psychanalyse n'est qu'un outil. Il est vrai que Satan fait de la psychanalyse si l'homme croit que trouver les causes, c'est trouver les raisons. Un comportement répréhensible compris n'est pas pour autant excusé car comprendre c'est se mettre en mesure d'agir et non pas en position de tout accepter. Bien utilisée, la psychanalyse peut être au service de la morale parce qu'une juste connaissance de ce qui est permis et de ce qui ne l'est pas remplace avantageusement l'espoir et la crainte.

 

La psychanalyse ne concerne que l'homme phénoménal et non l'homme nouménal. Comme phénomène, l'homme est soumis au déterminisme, mais en tant que noumène il est liberté et doit se penser comme responsable de tout. L'homme "est ce qu'il n'est pas et n'est pas ce qu'il est" (Jean-Paul Sartre - L'être et le néant) ; sa liberté est toujours capable de faire un pied de nez au déterminisme. Ce n'est pas quand Satan fait de la psychanalyse qu'il est dangeureux, c'est quand il arrive à nous faire croire qu'il n'existe pas.

 

Satan fait peut-être de la psychanalyse, mais la psychanalyse n'est pas satanique. Il faut toujours veiller à ne pas confondre une technique et son utilisation. Gorgias le disait déjà en faisant remarquer à Socrate que si l'escrime permet de tuer, c'est l'escrimeur seul qui est coupable et non pas l'escrime, ni même le maître d'armes. L'idée d'inconscient n'exclut pas l'idée de liberté et n'introduit pas la fatalité dans la vie de l'homme. Comme le disait si bien Sigmund Freud : "nos meilleures vertus sont nées comme formations réactionnelles et sublimations sur l'humus de nos plus mauvaises dispositions".

 

 

 

Notes et commentaires 

 

Autonome 

Du grec auto, soi-même et nomos, la loi. Est autonome celui qui est capable de se donner à lui-même sa propre loi.

 

Nouménal 

Terme kantien fabriqué à partir de nous, l’esprit. Le nouménal, c’est ce qui échappe au déterminisme empirique parce que cela ne relève pas de l’expérience. L’homme nouménal c’est l’homme dans son être.

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Mercredi 16 novembre 2011 3 16 /11 /Nov /2011 11:16

«O temps, suspends on vol! et vous, heures propices, suspendez votre cours!» s’exclamait Alphonse de Lamartine devant la fuite du temps. Mais demain arrive inéluctablement et le temps apparaît comme ce qui donne au changement son caractère d’irréversibilité. De là vient la peur d’un futur qui contient ma mort parce que le temps, contrairement à l’espace, ne peut se parcourir que dans un seul sens. Doit-on alors dire avec Jules Lagneau que «le temps est la forme de mon impuissance, l’espace celle de ma puissance»?

 

Je suis libre d’agir dans le temps comme dans l’espace mais je ne suis pas libre d’avoir agi. «Nous ne descendons jamais deux fois dans le même fleuve» (Héraclite], mais nous sommes sûrs de le retrouver parce qu’il coule toujours au même endroit. Je peux retrouver les choses dans l’espace mais c’est en vain que je pars à la recherche du temps perdu.

 

L’espace c’est l’homogène, le temps c’est l’hétérogène. Je suis impuissant dans le temps parce que je ne peux pas le mesurer. Par contre je domine l’espace en le quantifiant, en transformant les qualités en quantités, en jugeant de ce qui est par ce qui doit être. Si les intellectualistes* ont raison, je suis tout puissant dans l’espace puisque mon regard met les choses en ordre en suivant les lois de la géométrie qui sont des lois de l’esprit.

 

Le monde moderne a conquis l’espace et il n’a plus de temps. Les géométries non-euclidiennes ont permis les satellites, les fusées et la navette spatiale. L’homme va toujours plus loin, il a conquis la lune dont rêvait leCaligula  d’Albert Camus, mais la terrible et absurde vérité est toujours d’actualité: «l’homme meurt et il n’est pas heureux».

 

 

Si le temps est source de deuil, il l’est aussi de renouveau. On peut accepter avec joie ce que chaque instant nous apporte de nouveau. Le futur dépend de nous et, parce qu’il y a du temps, je peux agir, projeter, espérer. Le temps nie sans cesse ce qui fut, mais il construit ce qui sera. Je suis le surgissement du temps, l’histoire me propose des significations, mais c’est de moi qu’elle tient son sens.

 

L’espace n’est pas qu’un lieu de résidence. Ma perception n’est pas toute puissante puisque les hallucinations et les illusions d’optique sont possibles. La science, qui ne s’occupe que de l’espace, ne rend pas compte des phénomènes de  redressement du champ dans le temps et par le mouvement. Si je peux vaincre l’espace, je peux aussi être dominé par lui.

 

Le temps c’est mon histoire et ma mémoire. C’est mon passé et mon avenir, c’est ce qui m’appartient en propre. Je fais ce que je veux de mon temps alors que l’espace, pure extériorité et lointaine béance, ne me concerne guère. Si j’ai l’impression que je peux faire ce que je veux de l’espace c’est peut-être tout simplement parce que je n’en fais rien alors que j’essaie d’agir sur le temps et que celui-ci résiste.

 

L’espace et le temps ne sont ni des choses ni des réceptacles. Ce sont les formes a priori transcendantales de la sensibilité (selon Emmanuel Kant), ce qui veut dire que ce sont les conditions de possibilité de toute puissance quelle qu’elle soit. Rien ne peut avoir lieu en dehors de ces cadres formels et si l’un est la forme de ma puissance ce n’est que parce que l’autre existe car si je ne peux penser le temps que sur le modèle de l’espace, je ne peux parcourir l’espace que parce que j’en ai le temps.

 

Le temps suppose une vue du temps. Il n’est donc pas (nous fait remarquer Emmanuel Kant) comme un ruisseau où ce qui est passé ou futur pour moi, est présent dans le monde. «Le monde objectif est trop plein pour qu’il y ait du temps» (Maurice Merleau-Ponty - Phénoménologie de la perception ) et c’est pour cela que les intellectualistes le rejettent comme forme de l’impuissance dans la mesure ou il ne se laisse pas appréhender par autre chose que mon vécu qui le déploie.

 

Le temps n’est exclusif de l’espace que si l’on considère un espace préalablement objectivé et non pas cette spatialité primordiale qui est la forme abstraite de notre présence au monde. Dans un autre vocabulaire, c’est ce qu’affirme Einstein par la théorie de la relativité.

 

  Du temps, on peut dire qu’il nous entraîne vers l’avenir ou qu’il fait sombrer dans le passé ce que nous sommes. Mais ce sont nos états qu’il anéantit dans le passé, et ce qu’il oriente vers l’avenir, c’est nous- mêmes. Seule la pensée du temps peut nous apprendre que le moi est une pure action et que le temps n’est pas la marque de mon impuissance. Il est le sens interne, et l’espace est le sens externe, et ce n’est que par et dans ces deux cadres que, puissant ou impuissant, j’essaie d’agir.

 

 

Notes et commentaires

 

 

Jules Lagneau

Philosophe français né à Metz le 8 août 1851, mort à Paris le 22 avril 1894. Il n’a jamais rien publié. Ce sont ses élèves (dont faisait partie Emile Chartier dit Alain) qui ,ont voulu faire connaître sa pensée en publiant leurs notes de cours ainsi que quelques écrits sous le titre «Célèbres leçons et Fragments».

 

Intellectualiste

Se dit de tout penseur qui privilégie la pensée conceptuelle et discursive.

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